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Blaise Pascal - Pensées
[§] Une autre raison pour laquelle il a formé le peuple Juif, c'est qu'ayant dessein de priver les siens des biens charnels et périssables, il voulait montrer par tant de miracles, que ce n'était pas par impuissance.
[§] Ce peuple était plongé dans ces pensées terrestres ; que Dieu aimait leur père Abraham, sa chair, et ce qui en sortirait ; et que c'était pour cela qu'il les avait multipliés, et distingués de tous les autres peuples, sans souffrir qu'ils s'y mêlassent, qu'il les avait retirés de l'Égypte avec tous ces grands signes qu'il fit en leur faveur ; qu'il les avait nourris de la manne dans le désert, qu'il les avait menés dans une terre heureuse et abondante ; qu'il leur avait donné des Rois, et un temple bien bâti, pour y offrir des bêtes, et pour y être purifiés par l'effusion de leur sang ; et qu'il leur devait enfin envoyer le Messie pour les rendre maîtres de tout le monde.
[§] Les Juifs étaient accoutumés aux grands et éclatants miracles ; et n'ayant regardé les grands coups de la mer rouge et la terre de Chanaan que comme un abrégé des grandes choses de leur Messie, ils attendaient de lui encore des choses plus éclatantes, et dont tout ce qu'avait fait Moïse ne fût que l'échantillon.
[§] Ayant donc vieilli dans ces erreurs charnelles, JÉSUS-CHRIST est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l'éclat attendu ; et ainsi ils n'ont pas pensé que ce fût lui. Après sa mort Saint Paul est venu apprendre aux hommes que toutes ces choses étaient arrivées en figure ; que le Royaume de Dieu n'était pas dans la chair, mais dans l'esprit ; que les ennemis des hommes n'étaient pas les Babyloniens, mais leurs passions ; que Dieu ne se plaisait pas aux temples faits de la main des hommes, mais en un coeur pur et humilié ; que la circoncision du corps était inutile, mais qu'il fallait celle du coeur, etc.
[§] Dieu n'ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple qui en était indigne, et ayant voulu néanmoins les prédire afin qu'elles fussent crues, en avait prédit le temps clairement, et les avait même quelquefois exprimées clairement, mais ordinairement en figures ; afin que ceux qui aimaient les choses a figurantes s'y arrêtassent, et que ceux qui aimaient les b figurées, les y vissent. C'est ce qui a fait qu'au temps du Messie les peuples se sont partagés : les spirituels l'ont reçu ; et les charnels qui l'on rejeté, sont demeurés pour lui servir de témoins.
a C'est-à-dire les choses charnelles qui servaient de figures. b C'est-à-dire les vérités spirituelles figurées par les choses charnelles.
[§] Les Juifs charnels n'entendaient ni la grandeur ni l'abaissement du Messie prédit dans leurs prophéties. Ils l'ont méconnu dans sa grandeur, comme quant il est dit, que le Messie sera Seigneur de David quoique son fils, qu'il est devant Abraham, et qu'il l'a vu. Ils ne le croyaient pas si grand qu'il fût de toute éternité. Et ils l'ont méconnu de même dans son abaissement et dans sa mort. Le messie, disaient-ils, demeure éternellement, et celui-ci dit qu'il mourra. Ils ne le croyaient donc ni mortel ni éternel : ils ne cherchaient en lui qu'une grandeur charnelle.
[§] Ils ont tant aimé les choses figurantes, et les ont si uniquement attendues, qu'ils ont méconnu la réalité quand elle est venue dans le temps et en la manière prédite.
[§] Ceux qui ont peine à croire en cherchent un sujet en ce que les Juifs ne croient pas. Si cela était si clair, dit-on, pourquoi ne croyaient-ils pas ? Mais c'est leur refus même qui est le fondement de notre créance. Nous y serions bien moins disposés s'ils étaient des nôtres. Nous aurions alors un bien plus ample prétexte d'incrédulité, et de défiance. Cela est admirable de voir les Juifs grands amateurs des choses prédites, et grands ennemis de l'accomplissement, et que cette aversion même ait été prédite.
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