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Blaise Pascal - Pensées
de la Sagesse n'est fondé que sur ce qu'ils se persuadent qu'il n'y a point de Dieu. Cela posé, disent-ils, jouissons donc des créatures. Mais s'ils eussent su qu'il y avait un Dieu ils eussent conclu tout le contraire. Et c'est la conclusion des sages : Il y a un Dieu : ne jouissons donc pas des créatures. Donc tout ce qui nous incite à nous attacher à la créature est mauvais ; puisque cela nous empêche ou de servir Dieu si nous le connaissons, ou de le chercher si nous l'ignorons. Or nous sommes pleins de concupiscence. Donc nous sommes pleins de mal. Donc nous devons nous haïr nous-mêmes, et tout ce qui nous attache à autre chose qu'à Dieu seul.
[§] Quand nous voulons penser à Dieu, combien sentons nous de choses qui nous en détournent, et qui nous tentent de penser ailleurs ? Tout cela est mauvais et même né avec nous.
[§] Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment. Il est injuste que nous le voulions. si nous naissions raisonnables, et avec quelque connaissance de nous-mêmes et des autres, nous n'aurions point cette inclination. Nous naissons donc injustes. Car chacun tend à soi. Cela est contre tout ordre. Il faut tendre au général. Et la pente vers soi est le commencement de tout désordre en guerre, en police, en économie, etc.
[§] Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés elles-mêmes doivent tendre à un autre corps plus général.
[§] Quiconque ne hait point en soi cet amour propre, et cet instinct qui le porte à se mettre au dessus de tout, est bien aveugle ; puisque rien n'est si opposé à la justice et à la vérité. Car il est faux que nous méritions cela ; et il est injuste et impossible d'y arriver, puisque tous demandent la même chose. C'est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire, et dont il faut nous défaire.
Cependant nulle autre Religion que la Chrétienne n'a remarqué que ce fût un péché, ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d'y résister, ni n'a pensé à nous en donner les remèdes.
[§] Il y a une guerre intestine dans l'homme entre la raison et les passions. Il pourrait jouir de quelque paix s'il n'avait que la raison sans passions, ou s'il n'avait que les passions sans raison. Mais ayant l'un et l'autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir la paix avec l'un qu'il ne soit en guerre avec l'autre. Ainsi il est toujours divisé et contraire à lui-même.
[§] Si c'est un aveuglement qui n'est pas naturel de vivre sans chercher ce qu'on est, c'en est un encore bien plus terrible de vivre mal en croyant Dieu. Tous les hommes presque sont dans l'un ou l'autre de ces deux aveuglements.
X. Juifs.
DIEU voulant faire paraître qu'il pouvait former un peuple saint d'une sainteté invisible, et le remplir d'une gloire éternelle, a fait dans les biens de la nature ce qu'il devait faire dans ceux de la grâce ; afin qu'on jugeât qu'il pouvait faire es choses invisibles, puisqu'il faisait bien les visibles.
Il a donc sauvé son peuple du déluge en la personne de Noé, il l'a fait naître d'Abraham, il l'a racheté d'entre ses ennemis, et l'a mis dans le repos.
L'objet de Dieu n'était pas de sauver du déluge, et de faire naître tout un peuple d'Abraham simplement pour l'introduire dans une terre abondante. Mais comme la nature est une image de la grâce, aussi ces miracles visibles sont les images des invisibles qu'il voulait faire.
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