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Blaise Pascal - Pensées

personnes semblables à moi, misérables comme moi, impuissantes comme moi. Je vois qu'ils ne
m'aideraient pas à mourir : je mourrai seul : il faut donc faire comme si j'étais seul : or si j'étais seul, je ne

bâtirais pas des maisons, je ne m'embarrasserais point dans des occupations tumultuaires, je ne

chercherais l'estime de personne, mais je tâcherais seulement de découvrir la vérité.

Ainsi considérant combien il y a d'apparences qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce
Dieu dont tout le monde parle n'aurait point laissé quelques marques de lui. Je regarde de toutes parts, et

ne vois partout qu'obscurité. La nature ne m'offre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. Si je

n'y voyais rien qui marquât une divinité, je me déterminerais à n'en rien croire. Si je voyais partout les

marques d'un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais voyant trop pour nier, et trop peu pour

m'assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j'ai souhaité cent fois que si un Dieu soutient la nature,

elle le marquât sans équivoque, et que si les marques qu'elle en donne son trompeuses elle les supprimât

tout à fait ; qu'elle dît tout, ou rien ; afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu'un l'état où je

suis, ignorant ce que je suis, et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition, ni mon devoir. Mon

coeur tend tout entier à connaître où est le vrai bien pour le suivre. Rien ne me serait trop cher pour cela.

Je vois des multitudes de Religions en plusieurs endroits du monde, et dans tous les temps. Mais elles
n'ont ni morale qui me puisse plaire, ni preuves capables de m'arrêter. Et ainsi j'aurais refusé également la

Religion de Mahomet, et celle de la Chine, et celle des anciens Romains, et celle des Égyptiens, par cette

seule raison, que l'une n'ayant pas plus de marques de vérité que l'autre, ni rien qui détermine, la raison

ne peut pencher plutôt vers l'une que vers l'autre.

Mais en considérant ainsi cette inconstante et bizarre variété de moeurs et de créances dans les divers
temps, je trouve en une petite partie du monde un peuple particulier séparé de tous les autres peuples de

la terre, et dont les histoires précèdent de plusieurs siècles les plus anciennes que nous ayons. Je trouve

donc ce peuple grand et nombreux, qui adore un seul Dieu, et qui se conduit par une loi qu'ils disent tenir

de sa main. Ils soutiennent qu'ils sont les seuls du monde auxquels Dieu a révélé ses mystères ; que tous

les hommes sont corrompus et dans la disgrâce de Dieu ; qu'ils sont tous abandonnés à leur sens et à leur

propre esprit ; et que de là viennent les étranges égarements, et les changements continuels qui arrivent

entre eux, et de Religion, et de coutume ; au lieu qu'eux demeurent inébranlables dans leur conduite :

mais que Dieu ne laissera pas éternellement les autres peuples dans ces ténèbres ; qu'ils sont au monde

pour l'annoncer ; qu'il sont formés exprès pour être les hérauts de ce grand avènement, et pour appeler

tous les peuples à s'unir à eux dans l'attente de ce libérateur.

La rencontre de ce peuple m'étonne, et me semble digne d'une extrême attention par quantité de choses
admirables et singulières qui y paraissent.

C'est un peuple tout composé de frères ; et au lieu que tous les autres sont formés de l'assemblage d'une
infinité de familles, celui-ci, quoique si étrangement abondant, est tout sorti d'un seul homme ; et étant

ainsi une même chair et membres les uns des autres, ils composent une puissance extrême d'une seule

famille. Cela est unique.

Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connaissance des hommes ; ce qui me semble lui devoir
attirer une vénération particulière, et principalement dans la recherche que nous faisons ; puisque si Dieu

s'est de tout temps communiqué aux hommes, c'est à ceux-ci qu'il faut recourir pour en savoir la tradition.

Ce peuple n'est pas seulement considérable par son antiquité, mais il est encore singulier en sa durée, qui
a toujours continué depuis son origine jusqu'à maintenant ; car au lieu que les peuples de Grèce, d'Italie,

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