bibliotheq.net - littérature française
 

Blaise Pascal - Pensées

dans les délices. Mais n'en aurez vous point d'autre ? Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie ; et
qu'à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude du gain, et tant de néant

dans ce que vous hasarderez, que vous connaîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine et

infinie, et que vous n'avez rien donné pour l'obtenir.

Vous dites que vous êtes fait de telle sorte que vous ne sauriez croire. Apprenez au moins votre
impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez. Travaillez

donc à vous convaincre, non pas par l'augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos

passions. Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin : vous voulez guérir de l'infidélité,

et vous en demandez les remèdes : apprenez de ceux qui ont été tels que vous, et qui n'ont présentement

aucun doute. Ils savent ce chemin que vous voudriez suivre, et ils sont guéris d'un mal dont vous voulez

guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé ; imitez leurs actions extérieures, si vous ne pouvez

encore entrer dans leurs dispositions intérieures ; quittez ces vains amusements qui vous occupent tout

entier.

J'aurais bientôt quitté ces plaisirs, dites vous, si j'avais la foi. Et moi je vous dis que vous auriez bientôt la
foi si vous aviez quitté ces plaisirs. Or c'est à vous à commencer. Si je pouvais je vous donnerais la foi :

je ne le puis, ni par conséquent éprouver la vérité de ce que vous dites : mais vous pouvez bien quitter ces

plaisirs, et éprouver si ce que je dis est vrai.

[§] Il ne faut pas se méconnaître ; nous sommes corps autant qu'esprit : et delà vient que l'instrument par
lequel la persuasion se fait n'est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées ?

Les preuves ne convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes. Elle incline les

sens qui entraînent l'esprit sans qu'il y pense. Qui a démontré qu'il sera demain jour, et que nous

mourrons ; et qu'y a-t-il de plus universellement crû ? C'est donc la coutume qui nous ne persuade ; c'est

elle qui fait tant de Turcs, et de Païens ; c'est elle qui fait les métiers, les soldats, etc. Il est vrai qu'il ne

faut pas commencer par elle pour trouver la vérité ; mais il faut avoir recours à elle, quand une fois

l'esprit a vu où est la vérité ; afin de nous abreuver et de nous teindre de cette créance qui nous échappe à

toute heure ; car d'en avoir toujours les preuves présentes c'est trop d'affaire. Il faut acquérir une créance

plus facile qui est celle de l'habitude, qui sans violence, sans art, sans argument nous fait croire les

choses, et incline toutes nos puissances à cette créance, en sorte que notre âme y tombe naturellement. Ce

n'est pas assez de ne croire que par la force de la conviction, si les sens, nous portent à croire le contraire.

Il faut donc faire marcher nos deux pièces ensembles ; l'esprit, par les raisons qu'il suffit d'avoir vues

unes fois en la vie ; et les sens, par la coutume, et en ne leur permettant pas de s'incliner au contraire.

VIII. Image d'un homme qui s'est lassé de chercher Dieu par le seul raisonnement, et qui commence
à lire l'Écriture.

Envoyant l'aveuglement et la misère de l'homme, et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans sa
nature, et regardant tout l'univers muet, et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré

dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en

mourant ; j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et

effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est, et sans avoir aucun moyen d'en sortir. Et sur cela

j'admire comment on n'entre pas en désespoir d'un si misérable état. Je vois d'autres personnes auprès de

moi de semblable nature. Je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi, et ils me disent que non. Et

sur cela ces misérables égarés ayant regardé autour d'eux, et ayant vu quelques objets plaisants s'y sont

donnés, et s'y sont attachés. Pour moi je n'ai pu m'y arrêter, ni me reposer dans la société de ces

< page précédente | 16 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.