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Blaise Pascal - Pensées

intérieure toute sainte, et que ce qu'ils entendent dire de notre Religion y est conforme. Ils sentent qu'un
Dieu les a faits. Ils ne veulent aimer que lui. Ils ne veulent haïr qu'eux-mêmes. Ils sentent qu'ils n'en ont

pas la force ; qu'ils sont incapables d'aller à Dieu ; et que si Dieu ne vient à eux, ils ne peuvent avoir

aucune communication avec lui. Et ils entendent dire dans notre Religion qu'il ne faut aimer que Dieu, et

ne haït que soi-même ; mais qu'étant tous corrompus et incapables de Dieu, Dieu s'est faut homme pour

s'unir à nous. Il n'en faut pas davantage pour persuader des hommes qui ont cette disposition dans le

coeur, et cette connaissance de leur devoir et de leur incapacité.

[§] Ceux que nous voyons Chrétiens sans la connaissance des prophéties et des preuves, ne laissent pas
d'en juger aussi bien que ceux qui ont cette connaissance. Ils en jugent par le coeur, comme les autres en

jugent par l'esprit. C'est Dieu lui-même qui les incline à croire, et ainsi ils sont très efficacement

persuadés.

J'avoue bien qu'un de ces Chrétiens qui croient sans preuves n'aura peut- être pas de quoi convaincre un
infidèle qui en dira autant de soi. Mais ceux qui savent les preuves de la religion prouveront sans

difficulté que ce fidèle est véritablement inspiré de Dieu, quoi qu'il ne pût le prouver lui-même.

VII. Qu'il est plus avantageux de croire que de ne pas croire ce qu'enseigne la Religion
Chrétienne.

AVIS.

Presque tout ce qui est contenu dans ce chapitre ne regarde que certaines sortes de personnes qui n'étant
pas convaincues des preuves de la Religion, et encore moins des raisons des Athées, demeurent en un

état de suspension entre la foi et l'infidélité. L'auteur prétend seulement leur montrer par leurs propres

principes, et par les simples lumières de la raison, qu'ils doivent juger qu'il leur est avantageux de croire,

et que ce serait le parti qu'ils devraient prendre, si ce choix dépendait de leur volonté. D'où il s'ensuit

qu'au moins en attendant qu'ils aient trouvé la lumière nécessaire pour se convaincre de la vérité, ils

doivent faire tout ce qui les y peut disposer, et se dégager de tous les empêchements qui les détournent de

cette foi, qui sont principalement les passions et les vains amusements.

L'Unité jointe à l'infini ne l'augmente de rien, non plus qu'un pied à une mesure infinie. Le fini s'anéantit
en présence de l'infini, et devient un pur néant. Ainsi notre esprit devant Dieu ; ainsi notre justice devant

la justice divine.

Il n'y a pas si grande disproportion entre l'unité et l'infini, qu'entre notre justice et celle de Dieu.

[§] Nous connaissons qu'il y a un infini, et ignorons sa nature. Comme, par exemple, nous savons qu'il
est faux que les nombres soient finis. Donc il est vrai qu'il y a un infini en nombre. Mais nous ne savons

ce qu'il est. Il est faux qu'il soit pair, il est faux qu'il soit impair ; car en ajoutant l'unité il ne change point

de nature. Ainsi on peut bien connaître qu'il y a un Dieu sans savoir ce qu'il est : et vous ne devez pas

conclure qu'il n'y a point de Dieu de ce que nous ne connaissons pas parfaitement sa nature.

Je ne me servirai pas, pour vous convaincre de son existence, de la foi par laquelle nous la connaissons
certainement, ni de toutes les autres preuves que nous en avons, puisque vous ne les voulez pas recevoir.

Je ne veux agir avec vous que par vos principes mêmes ; et je ne prétends vous faire voir par la manière

dont vous raisonnez tous les jours sur les choses de la moindre conséquence, de quelle sorte vous devez

raisonner en celle-ci, et quel parti vous devez prendre dans la décision de cette importante question de

l'existence de Dieu. Vous dites donc que nous sommes incapables de connaître s'il y a un Dieu.

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