bibliotheq.net - littérature française
 

Blaise Pascal - Pensées

sera-t-il pas capable de le connaître, et de l'aimer en la manière qu'il lui plaira de se communiquer à lui ?
Il y a donc sans doute une présomption insupportable dans ces sortes de raisonnements, quoiqu'ils

paraissent fondés sur une humilité apparente qui n'est ni sincère ni raisonnable, si elle ne nous fait

confesser, que ne sachant de nous-mêmes qui nous sommes, nous ne pouvons l'apprendre que de Dieu.

V. Soumission, et usage de la raison.

La dernière démarche de la raison, c'est de connaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent.
Elle est bien faible si elle ne va jusques là.

[§] Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, se soumettre où il faut. Qui ne fait ainsi n'entend pas
la force de la raison. Il y en a qui pèchent contre ces trois principes, ou en assurant tout comme

démonstratif, manque de se connaître en démonstration ; ou en doutant de tout, manque de savoir où il

faut se soumettre ; ou en soumettant en tout, manque de savoir où il faut juger.

[§] Si on soumet tout à la raison, notre Religion n'aura rien de mystérieux et se surnaturel. Si on choque
les principes de la raison, notre Religion sera absurde et ridicule.

[§] La raison, dit Saint Augustin ne se soumettrait jamais, si elle ne jugeait qu'il y a des occasions où elle
se doit soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle se doit soumettre, et qu'elle

ne se soumette pas quand elle juge avec fondement qu'elle ne le doit pas faire : mais il faut prendre garde

à ne sa pas tromper.

[§] La piété est différente de la superstition. Pousser la piété jusqu'à la superstition c'est la détruire. Les
hérétiques nous reprochent cette soumission superstitieuse. C'est faire ce qu'ils nous reprochent que

d'exiger cette soumission dans les choses qui ne sont pas matière de soumission.

Il n'y a rien de si conforme à la raison que le désaveu de la raison dans les choses qui sont de foi : et rien
de se contraire à la raison que le désaveu de la raison dans les choses qui ne sont pas de foi. Ce sont deux

excès également dangereux, d'exclure la raison, de n'admettre que la raison.

[§] La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais jamais le contraire. Elle est au dessus, et non pas
contre.

VI. Foi sans raisonnement.

Si j'avais vu un miracle, disent quelques gens, je me convertirais. Ils ne parleraient pas ainsi s'ils savaient
ce que c'est que conversion. Ils s'imaginent qu'il ne faut pour cela que reconnaître qu'il y a un Dieu, et

que l'adoration consiste à lui tenir de certains discours tels à peu prés que les païens en faisaient à leurs

idoles. La conversion véritable consiste a s'anéantir devant cet Être souverain qu'on a irrité tant de fois, et

qui peut nous perdre légitimement à toute heure ; à reconnaître qu'on ne peut rien sans lui, et qu'on n'a

rien mérité de lui que sa disgrâce. Elle consiste à reconnaître qu'il y a une opposition invincible entre

Dieu et nous, et que sans un médiateur il ne peut y avoir de commerce.

[§] Ne vous étonnez pas de voie des personnes simples croire sans raisonnement. Dieu leur donne
l'amour de sa justice et la haine d'eux- mêmes. Il incline leur coeur à croire. On ne croire jamais d'une

créance utile et de foi, si Dieu n'incline le coeur, et on croira dés qu'il l'inclinera. Et c'est ce que David

connaissait bien lorsqu'il disait : Inclina cor meum, Deus, in testimonia tua.

[§] Ceux qui croient sans avoir examiné les preuves de la Religion, c'est parce qu'ils ont une disposition

< page précédente | 13 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.