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Blaise Pascal - Pensées

trembler à ceux qu'elle justifie, et consolant ceux qu'elle condamne, elle tempère avec tant de justesse la
crainte avec l'espérance par cette double capacité qui est commune à tous et de la grâce et du péché,

qu'elle abaisse infiniment plus que la seule raison ne peut faire, mais sans désespérer ; et qu'elle élève

infiniment plus que l'orgueil de la nature, mais sans enfler ; faisant bien voir par là qu'étant seule exempte

d'erreur et de vice, il n'appartient qu'à elle et d'instruire et de corriger les hommes.

[§] Le Christianisme est étrange. Il ordonne à l'homme de reconnaître qu'il est vil et même abominable ;
et il lui ordonne en même temps de vouloir être semblable à Dieu. Sans un tel contrepoids cette élévation

le rendrait horriblement vain, ou cet abaissement le rendrait horriblement abject.

[§] L'Incarnation montre à l'homme la grandeur de sa misère par la grandeur du remède qu'il a fallu.

[§] On ne trouve pas dans la Religion Chrétienne un abaissement qui nous rendre incapable du bien, ni
une sainteté exempte du mal.

[§] Il n'y a point de doctrine plus propre à l'homme que celle-là, qui l'instruit de sa double capacité de
recevoir et de perdre la grâce, à cause du double péril où il est toujours exposé de désespoir ou d'orgueil.

[§] Les Philosophes ne prescrivaient point des sentiments proportionnés aux deux états. Ils inspiraient
des mouvements de grandeur pure, et ce n'est pas l'état de l'homme. Ils inspiraient des mouvements de

bassesse pure, et c'est aussi peu l'état de l'homme. Il faut des mouvements de bassesse, non d'une

bassesse de nature, mais de pénitence ; non pour y demeurer, mais pour aller à la grandeur. Il faut des

mouvements de grandeur, mais d'une grandeur qui vienne de la grâce et non du mérite, et parés avoir

passé par la bassesse.

[§] Nul n'est heureux comme un vrai Chrétien, ni raisonnable, ni vertueux, ni aimable. Avec combien peu
d'orgueil un Chrétien se croit-il uni à Dieu ? Avec combien peu d'abjection s'égale-t-il aux vers de la terre

?

[§] Qui peut donc refuser à ses célestes lumières de les croire, et de les adorer ? Car n'est-t-il pas plus
clair que le jour que nous sentons en nous- mêmes des caractères ineffaçables d'excellence ? Et n'est-t-il

pas aussi véritable que nous éprouvons à toute heure les effets de notre déplorable condition ? Que nous

crie donc ce chaos et cette confusion monstrueuse, sinon la vérité de ces deux états, avec une voix si

puissante, qu'il est impossible d'y résister ?

IV. Il n'est pas incroyable que Dieu s'unisse à nous

Ce qui détourne les hommes de croire qu'ils soient capables d'être unis à Dieu n'est autre chose que la vue
de leur bassesse. Mais s'ils l'ont bien sincère, qu'ils la suivent aussi loin que moi, et qu'ils reconnaissent

que cette bassesse est telle en effet, que nous sommes par nous-mêmes incapables de connaître si sa

miséricorde ne peut pas nous rendre capable de lui. Car je voudrais bien savoir d'où cette créature qui se

reconnaît si faible a le droit de mesurer la miséricorde de Dieu, et d'y mettre les bornes que sa fantaisie

lui suggère. L'homme sait si peu ce que c'est que Dieu, qu'il ne sait pas ce qu'il est lui-même : et tout

troublé de la vue de son propre état, il ose dire que Dieu ne le peut pas rendre capable de sa

communication. Mais je voudrais lui demander si Dieu demande autre chose de lui, sinon qu'il l'aime et

le connaisse ; et pourquoi il croit que Dieu ne peut se rendre connaissable et aimable à lui, puisqu'il est

naturellement capable d'amour et de connaissance. Car il est sans doute qu'il connaît au moins qu'il est, et

qu'il aime quelque chose. Dons s'il voit quelque chose dans les ténèbres où il est, et s'il trouve quelque

sujet d'amour parmi les choses de la terre, pourquoi, si Dieu lui donne quelques rayons de son essence, ne

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