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Blaise Pascal - Pensées
enfant incapable de volonté pour un péché où il paraît avoir eu si peu de part qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût en être ? Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine. Et cependant sans ce mystère le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le noeud de notre condition prend ses retours et ses plis dans cet abîme. De sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme;
[§] Le péché originel est une folie devant les hommes ; mais on le donne pour tel. On ne doit donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puis qu'on ne prétend pas que la raison y puisse atteindre. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des homme, Quod stultum est Dei sapientius est hominibus (I. Cor. I. I. [sic pour 1, 25]). Car sans cela que dira-t-on qu'est l'homme ? Tout son état dépend de ce point imperceptible. et comment s'en fût il aperçu par sa raison, puisque c'est une chose au dessus de sa raison ; et que sa raison bien loin de l'inventer par ses voies, s'en éloigne quand on le lui présente ?
[§] Ces deux états d'innocence, et de corruption étant ouverts il est impossible que nous ne les reconnaissions pas.
[§] Suivons nos mouvements, observons nous nous-mêmes, et voyons si nous n'y trouverons pas les caractères vivants de ces deux natures.
[§] Tant de contradictions se trouveraient elles dans un sujet simple ?
[§] Cette duplicité de l'homme est si visible qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes, un sujet simple leur paraissant incapable de telles et si soudaines variétés, d'une présomption démesurée à un horrible abattement de coeur.
[§] Ainsi toutes ces contrariétés qui semblaient devoir le plus éloigner les hommes de la connaissance d'une Religion, sont ce qui les doit plutôt conduire à la véritable.
Pour moi j'avoue qu'aussitôt que la Religion Chrétienne découvre ce principe que la nature des hommes est corrompue et déchue de Dieu, cela ouvre les yeux à voir partout le caractère de cette vérité. Car la nature est telle qu'elle marque partout un Dieu perdu, et dans l'homme, et hors de l'homme.
[§] Sans ces divines connaissances qu'ont pu faire les hommes, sinon ou s'élever dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur grandeur passée, ou s'abattre dans la vue de leur faiblesse présente ? Car ne voyant pas la vérité entière ils n'ont pu arriver à une parfaite vertu ; les uns considérant la nature comme incorrompue, les autres comme irréparable. Ils n'ont pu fuir ou l'orgueil, ou la paresse qui sont les deux sources de tous les vices ; puisqu'ils ne pouvaient sinon ou s'y abandonner par lâcheté, ou en sortir par l'orgueil. Car s'ils connaissaient l'excellence de l'homme, ils en ignoraient la corruption ; de sorte qu'ils évitaient bien la paresse, mais ils se perdaient dans l'orgueil. Et s'ils reconnaissaient l'infirmité de la nature, ils en ignoraient la dignité ; de sorte qu'ils pourvoient bien en éviter la vanité, mais c'était en se précipitant dans le désespoir.
De là viennent les diverses sectes des Stoïciens et des Épicuriens, des Dogmatistes et des Académiciens, etc. La seule Religion Chrétienne a pu guérir ces deux vices ; non pas en chassant l'un par l'autre par la sagesse de la terre ; mais en chassant l'un et l'autre par la simplicité de l'Évangile. Car elle apprend aux justes qu'elle élève jusqu'à la participation de la Divinité même, qu'en ce sublime état ils portent encore la source de toute la corruption qui les rend durant toute leur vie sujets à l'erreur, à la misère, à la mort, au péché ; et elle crie aux plus impies qu'ils sont capables de la grâce de leur Rédempteur. Ainsi donnant à
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