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Blaise Pascal - Pensées

pas là le moyen de vous instruire de vos injustices. N'attendez donc ni vérité ni consolation des hommes.
Je suis celle qui vous ai formé, et qui puis seule vous apprendre qui vous êtes. Mais vous n'êtes plus

maintenant en l'état où je vous ai formé. J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait. Je l'ai rempli de

lumière et d'intelligence. Je lui ai communiqué ma gloire et mes merveilles. L'oeil de l'homme voyait

alors la Majesté de Dieu. Il n'était pas dans les ténèbres qui l'aveuglent, ni dans la mortalité, et dans les

misères qui l'affligent. Mais il n'a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption. Il a voulu

se rendre centre de lui-même, et indépendant de mon secours. Il s'est soustrait à ma domination : et

s'égalant à moi par le désir de trouver la félicité en lui-même, je l'ai abandonné à lui ; et révoltant toutes

les créatures qui lui étaient soumises, je les lui ai rendu ennemies ; en sorte qu'aujourd'hui l'homme est

devenu semblable aux bêtes, et dans un tel éloignement de moi qu'à peine lui reste-t-il quelque lumière

confuse de son auteur, tant toutes ses connaissances ont été éteintes ou troublées. Les sens indépendants

de la raison et souvent maîtres de la raison l'ont emporté à la recherche des plaisirs. Toutes les créatures

ou l'affligent ou le tentent, et dominent sur lui ou en le soumettant par leur force, ou en le charmant par

leurs douceurs, ce qui est encore une domination plus terrible et plus impérieuse.

[§] Voilà l'état où les hommes sont aujourd'hui. Il leur reste quelque instinct impuissant du bonheur de
leur première nature ; et ils sont plongés dans les misères de leur aveuglement et de leur concupiscence

qui est devenue leur seconde nature.

[§] De ces principes que je vous ouvre vous pouvez reconnaître la cause de tant de contrariétés qui ont
étonné tous les hommes, et qui les ont partagés.

[§] Observez maintenant tous les mouvements de grandeur et de gloire que ce sentiment de tant de
misères ne peut étouffer, et voyez s'il ne faut pas que la cause en soit une autre nature.

[§] Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez vous, raison impuissance,
taisez vous, nature imbécile ; apprenez que l'homme passe infiniment l'homme ; et entendez de votre

Maître votre condition véritable que vous ignorez.

[§] Car enfin si l'homme n'avait jamais été corrompu il jouirait de la vérité et de la félicité avec
assurance. Et si l'homme n'avait jamais été que corrompu il n'aurait aucune idée ni de la vérité ni de la

béatitude. Mais malheureux que nous sommes, et plus que s'il n'y avait aucune grandeur dans notre

condition, nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver ; nous sentons une image de la vérité,

et ne possédons que le mensonge ; incapables d'ignorer absolument, et de savoir certainement ; tant il est

manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement tombés.

[§] Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu'il y a eu autrefois en l'homme
un véritable bonheur dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, qu'il essaye

inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, en cherchant dans les choses absentes le secours qu'il

n'obtient pas des présentes, et que les unes et les autres sont incapables de lui donner, parce que ce

gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable ?

[§] Chose étonnante cependant, que le mystère le plus éloigné de nôtre connaissance qui est celui de la
transmission du péché originel soit une chose dans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance

de nous-mêmes. Car il est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus nôtre raison que de dire que le péché

du premier homme ait rendu coupables ceux qui étant si éloignés de cette source semblent incapables d'y

participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste.

Car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un

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