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Blaise Pascal - Lettres

tient le milieu entre la matière et le néant. C'est pourquoi la maxime d'Aristote dont vous parlez, que les
non êtres ne sont point différents, s'entend du véritable néant, et non pas de l'espace vide.

Je finis avec votre lettre, où vous dites que vous ne voyez pas que la quatrième de mes objections, qui est
qu'une matière inouïe et connue à tous les sens, remplit cet espace, soit d'aucun physicien.

De quoi j'ai à vous répondre que je puis vous assurer du contraire, puisqu'elle est d'un des plus célèbres
de votre temps, et que vous avez pu voir dans ses écrits, qui établit dans tout l'univers une matière

universelle, imperceptible et inouïe, de pareille substance que le ciel et les éléments; et de plus, qu'en

examinant la vôtre, j'ai trouvé qu'elle est si imperceptible, et qu'elle a des qualités si inouïes, c'est-à-dire

qu'on ne lui avait jamais données, que je trouve qu'elle est de même nature.

La période qui précède vos dernières civilités, définit la lumière en ces termes: la lumière est un
mouvement luminaire de rayons composés de corps lucides, c'est-à-dire lumineux; où j'ai à vous dire

qu'il me semble qu'il faudrait avoir premièrement défini ce que c'est que luminaire, et ce que c'est que

corps lucide ou lumineux: car jusque-là je ne puis entendre ce que c'est que lumière. Et comme nous

n'employons jamais dans les définitions le terme du défini, j'aurais peine à m'accommoder à la vôtre, qui

dit que la lumière est un mouvement luminaire des corps lumineux. Voilà, mon P., quels sont mes

sentiments, que je soumettrai toujours aux vôtres.

Au reste, on ne peut vous refuser la gloire d'avoir soutenu la physique péripatéticienne, aussi bien qu'il
est possible de le faire; et j e trouve que votre lettre n'est pas moins une marque de la faiblesse de

l'opinion que vous défendez, que de la vigueur de votre esprit.

Et certainement l'adresse avec laquelle vous avez défendu l'impossibilité du vide dans le peu de force qui
lui reste, fait aisément juger qu'avec un pareil effort, vous auriez invinciblement établi le sentiment

contraire dans les avantages que les expériences lui donnent.

Une même indisposition m'a empêché d'avoir l'honneur de vous voir et de vous écrire de ma main. C'est
pourquoi je vous prie d'excuser les fautes qui se rencontreront dans cette lettre, surtout a l'orthographe.

Je suis de tout mon coeur,

Mon très révérend père,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

PASCAL.

Paris, le 29 octobre 1647.

II. LETTRE DE PASCAL A M. LE PAILLEUR, AU SUJET DU P. NOËL, JÉSUITE

Monsieur,

Puisque vous désirez de savoir ce qui m'a fait interrompre le commerce des lettres où le R. P. Noël
m'avait fait l'honneur de m'engager, je veux vous satisfaire promptement; et je ne doute pas que, si vous

avez blâmé mon procédé avant que d'en savoir la cause, vous ne l'approuviez lorsque vous saurez les

raisons qui m'ont retenu.

La plus forte de toutes est que le R. P. Talon, lorsqu'il prit la peine de m'apporter la dernière lettre du P.

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