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Blaise Pascal - Lettres

vraisemblance, elle n'arriverait jamais à ceux de la démonstration. Mais j'espère vous faire un jour voir
plus au long, que de son affirmation s'ensuivent absolument les choses contraires aux expériences. Et

pour vous en toucher ici une en peu de mots: s'il est vrai, comme vous le supposez, que cet espace soit

plein de cet air, plus subtil et igné, et qu'il ait l'inclination que vous lui donnez, de rentrer dans l'air d'où il

est sorti, et que cet air extérieur ait la force de le retirer comme une éponge pressée, et que ce soit par

cette attraction mutuelle que le vif argent se tienne suspendu, et qu'elle le fait remonter même quand on

incline le tuyau: il s'ensuit nécessairement que, quand l'espace vide en apparence sera plus grand, une

plus grande hauteur de vif argent doit être suspendue (contre ce qui paraît dans les expériences). Car

puisque toutes les parties de cet air intérieur et extérieur ont cette qualité attractive, il est constant, par

toutes les règles de la mécanique, que leur quantité, augmentée à même mesure que l'espace, doit

nécessairement augmenter leur effet, comme une grande éponge pressée attire plus d'eau qu'une petite.

Que si, pour résoudre cette difficulté, vous faites une seconde supposition; et que vous fassiez encore une
qualité exprès pour sauver cet inconvénient, qui, ne se trouvant pas encore assez juste, vous oblige d'en

figurer une troisième pour sauver les deux autres sans aucune preuve, sans aucun établissement: je n'aurai

jamais autre chose à vous répondre, que ce que je vous ai déjà dit, ou plu tôt je croirai y avoir déjà

répondu.

Mais, mon P., quand je dis ceci, et que je préviens en quelque sorte ces dernières suppositions, je fais
moi-même une supposition fausse: ne doutant pas que, s'il part quelque chose de vous, il sera appuyé sur

des raisons convaincantes, puisque autrement ce serait imiter ceux qui veulent seulement faire voir qu'ils

ne manquent pas de paroles.

Enfin, mon P., pour reprendre toute ma réponse, quand il serait vrai que cet espace fût un corps (ce que je
suis très éloigné de vous

accorder), et que l'air serait rempli d'esprits ignés (ce que je ne trouve pas simplement vraisemblable), et
qu'ils auraient les qua lités que vous leur donnez (ce n'est qu'une pure pensée, qui ne paraît évidente ni à

vous, ni à personne): il ne s'ensuivrait pas de là que l'espace en fût rempli Et quand il serait vrai encore

qu'en supposant qu'il en fût plein (ce qui ne paraît en façon quelconque), on pourrait en déduire tout ce

qui paraît dans les expériences: le plus favorable jugement que l'on pourrait faire de cette opinion, serait

de la mettre au rang des vraisemblables. Mais comme on en conclut nécessairement des choses contraires

aux expériences, jugez quelle place elle doit tenir entre les trois sortes d'hypothèses dont nous avons

parlé tantôt.

Vers la fin de votre lettre, pour définir le corps, vous n'en expliquez que quelques accidents, et encore
respectifs, comme de haut, de bas, de droite, de gauche, qui font proprement la définition de l'espace, et

qui ne conviennent au corps qu'en tant qu'il occupe de l'espace. Car, suivant vos auteurs mêmes, le corps

est défini ce qui est composé de matière et de forme; et ce que nous appelons un espace vide, est un

espace ayant longueur, largeur et profondeur, immobile et capable de recevoir et contenir un corps de

pareille longueur et figure; et c'est ce qu'on appelle solide en géométrie, où l'on ne considère que les

choses abstraites et immatérielles. De sorte que la différence essentielle qui se trouve entre l'espace vide

et le corps, qui a longueur, largeur et profondeur, est que l'un est immobile et l'autre mobile; et que l'un

peut recevoir au dedans de soi un corps qui pénètre ses dimensions, au lieu que l'autre ne le peut; car la

maxime que la pénétration de dimensions est impossible, s'entend seulement des dimensions de deux

corps matériels; autrement elle ne serait pas universellement reçue. D'où l'on peut voir qu'il y a autant de

différence entre le néant et l'espace vide, que de l'espace vide au corps matériel; et qu'ainsi l'espace vide

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