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Blaise Pascal - Lettres

Monsieur,

Monsieur de HUGUENS

à la Haye.

VI. LETTRE A FERMAT

Monsieur,

Vous êtes le plus galant homme du monde, et je suis assurément un de ceux qui sais le mieux reconnaître
ces qualités-là et les admirer infiniment, surtout quand elles sont jointes aux talents qui se trouvent

singulièrement en vous: tout cela m'oblige à vous témoigner de ma main ma reconnaissance pour l'offre

que vous me faites, quelque peine que j'aie encore d'écrire et de lire moi-même: mais l'honneur que vous

me faites m'est si cher, que je ne puis t}op me hâter d'y répondre. Je vous dirai donc, monsieur, que, si

j'étais en santé, je serais volé à Toulouse, et que je n'aurais pas souffert qu'un homme comme vous eût

fait un pas pour un homme comme moi. Je vous dirai aussi que, quoique vous soyez celui de toute

l'Europe que je tiens pour le plus grand géomètre, ce ne serait pas cette qualité-là qui m'aurait attiré; mais

que je me figure tant d'esprit et d'honnêteté en votre conversation, que c'est pour cela que je vous

rechercherais. Car pour vous parler franchement de la géométrie, je la trouve le plus haut exercice de

l'esprit; mais en même temps je la connais pour si mutile, que je fais peu de différence entre un homme

qui n'est que géomètre et un habile artisan. Aussi je l'appelle le plus beau métier du monde; mais enfin ce

n'est qu'un métier; et j'ai dit souvent qu'elle est bonne pour faire l'essai, mais non pas l'emploi de notre

force: de sorte que je ne ferais pas deux pas pour la géométrie, et je m'assure fort que vous êtes fort de

mon humeur. Mais il y a maintenant ceci de plus en moi, que je suis dans des études si éloignées de cet

esprit-là, qu'à peine me souviens-je qu'il y en ait. Je m'y étais mis, il y a un an ou deux, par une raison

tout à fait singulière, à laquelle ayant satisfait, je suis au hasard de ne jamais plus y penser, outre que ma

santé n'est pas encore assez forte; car je suis si faible que je ne puis marcher sans bâton, ni me tenir à

cheval. Je ne puis même faire que trois ou quatre lieues au plus en carrosse; c'est ainsi que je suis venu de

Paris ici en vingt-deux jours. Les médecins m'ordonnent les eaux de Bourbon pour le mois de septembre,

et je suis engagé autant que je puis l'être, depuis deux mois, d'aller de là en Poitou par eau jusqu'à

Saumur, pour demeurer jusqu'à Noël avec M. le duc de Roannez, gouverneur de Poitou, qui a pour moi

des sentiments que je ne vaux pas. Mais comme je passerai par Orléans en allant à Saumur par la rivière,

si ma santé ne me permet pas de passer outre, j'irai de là à Paris. Voilà, monsieur, tout l'état de ma vie

présente, dont je suis obligé de vous rendre compte, pour vous assurer de l'impossibilité où je suis de

recevoir l'honneur que vous daignez m'offrir, et que je souhaite de tout mon coeur de pouvoir un jour

reconnaître, ou en vous, ou en messieurs vos enfants, auxquels je suis tout dévoué ayant une vénération

particulière pour ceux qui portent le nom du premier homme du monde. Je suis, etc. PASCAL.

De Bienassis, le 10 août 1660.

VII. LETTRE A LA MARQUISE DE SABLÉ

Encore que je sois bien embarrassé, je ne puis différer davantage à vous rendre mille grâces de m'avoir
procuré la connaissance de M. Menjot, car c'est à vous sans doute, madame, que je la dois. Et comme je

l'estimais déjà beaucoup par les choses que ma soeur m'en avait dites, je ne puis vous dire avec combien

de joie j'ai reçu la grâce qu'il m'a voulu faire. Il ne faut que lire son épître pour voir combien il a d'esprit

et de jugement; et quoique je ne sois pas capable d'entendre le fond des matières qu'il traite dans son

livre, je vous dirai néanmoins, madame, que j'y ai beaucoup appris par la manière dont il accorde en peu

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