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Blaise Pascal - Lettres

et ne sont jamais surmontées que par le plaisir. Car de même que ceux qui quittent Dieu pour retourner
au monde ne le font pas parce qu'ils trouvent plus de douceur dans les plaisirs de la terre que dans ceux

de l'union avec Dieu, et que ce charme victorieux les entraîne, et, les faisant repentir de leur premier

choix, les rend des pénitents du diable, selon la parole de Tertullien: de même on ne quitterait jamais les

plaisirs du monde pour embrasser la croix de Jésus-Christ, si on ne trouvait plus de douceur dans le

mépris, dans la pauvreté, dans le dénuement et dans le rebut des hommes, que dans les délices du péché.

Et ainsi, comme dit Tertullien, il ne faut pas croire que la vie des chrétiens soit une vie de tristesse. On ne

quitte les plaisirs que pour d'autres plus grands. "Priez toujours, dit saint Paul, rendez grâces toujours,

réjouissez vous toujours." C'est la joie d'avoir trouvé Dieu qui est le principe de la tristesse de l'avoir

offensé et de tout le changement de vie. Celui qui a trouvé le trésor dans un champ en a une telle joie,

que cette joie, selon Jésus-Christ, lui fait vendre tout ce qu'il a pour l'acheter. "Les gens du monde n'ont

point cette joie a que le monde ne peut ni donner ni ôter", dit Jésus-Christ même. Les Bienheureux ont

cette joie sans aucune tristesse; les gens du monde ont leur tristesse sans cette joie, et les Chrétiens ont

cette joie mêlée de la tristesse d'avoir suivi d'autres plaisirs, et de la crainte de la perdre par l'attrait de ces

autres plaisirs qui nous tentent sans relâche. Et ainsi nous devons travailler sans cesse à nous conserver

cette joie qui modère notre crainte, et à conserver cette crainte qui modère notre joie, et, selon qu'on se

sent trop emporter vers l'une, se pencher vers l'autre pour demeurer debout. "Souvenez-vous des biens

dans les jours d'affliction, et souvenez-vous de l'affliction dans les jours de réjouissance", dit l'Écriture,

jusqu'à ce que la promesse que Jésus-Christ nous a faite de rendre sa joie pleine en nous, soit accomplie.

Ne nous laissons donc pas abattre à la tristesse, et ne croyons pas que la piété ne consiste qu'en une

amertume sans consolation. La véritable piété, qui ne se trouve parfaite que dans le ciel, est si pleine de

satisfactions, qu'elle en remplit et l'entrée et le progrès et le couronnement. C'est une lumière si éclatante,

qu'elle rejaillit sur tout ce qui lui appartient; et s'il y a quelque tristesse mêlée, et surtout à l'entrée, c'est

de nous qu'elle vient, et non pas de la vertu; car ce n'est pas l'effet de la piété qui commence d'être en

nous, mais de l'impiété qui y est encore. Ôtons l'impiété, et la joie sera sans mélange. Ne nous en prenons

donc pas à la dévotion, mais à nous-mêmes, et n'y cherchons du soulagement que par notre correction.

LETTRE VIII

Décembre 1656.

Je suis bien aise de l'espérance que vous me donnez du bon succès de l'affaire dont vous craignez de la
vanité. Il y a à craindre partout, car si elle ne réussissait pas, j'en craindrais cette mauvaise tristesse dont

saint Paul dit qu'elle donne la mort, au lieu qu'il y en a une autre qui donne la vie. Il est certain que cette

affaire-là était épineuse, et que si la personne en sort, il y a sujet d'en prendre quelque vanité; si ce n'est à

cause qu'on a prié Dieu pour cela, et qu'ainsi il doit croire que le bien qui en viendra sera son ouvrage.

Mais si elle réussissait mal, il ne devrait pas en tomber dans l'abattement, par cette même raison qu'on a

prié Dieu pour cela, et qu'il y a apparence qu'il s'est approprié cette affaire: aussi il le faut regarder

comme l'auteur de tous les biens et de tous les maux, excepté le péché. Je lui répéterai là-dessus ce que

j'ai autrefois rapporté de l'Écriture: "Quand vous êtes dans les biens, souvenez vous des maux que vous

méritez, et quand vous êtes dans les maux, souvenez-vous des biens que vous espérez." Cependant je

vous dirai sur le sujet de l'autre personne que vous savez, qui mande qu'elle a bien des choses dans

l'esprit qui l'embarrassent, que je suis bien fâché de la voir en cet état. J'ai bien de la douleur de ses

peines, et je voudrais bien l'en pouvoir soulager; je la prie de ne point prévenir l'avenir, et de se souvenir

que, comme dit Notre Seigneur, "à chaque jour suffit sa malice."

Le passé ne nous doit point embarrasser, puisque nous n'avons qu'à avoir regret de nos fautes; mais

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