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Blaise Pascal - Lettres

de la certitude desquels dépend toute celle des conséquences qui en sont bien tirées; comme cette pro
position, les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits, qui, n'étant pas visible

d'elle-même, est démontrée évidemment par des conséquences infaillibles de tels axiomes. Tout ce qui

aune de ces deux conditions est certain et véritable, et tout ce qui n'en a aucune passe pour douteux et

incertain. Et nous portons un jugement décisif des choses de la première sorte et laissons les autres dans

l'indécision, si bien que nous les appelons, suivant leur mérite, tantôt vision, tantôt caprice, parfois

fantaisie, quelque fois idée, et tout au plus belle pensée, et parce qu'on ne peut les affirmer sans témérité,

nous penchons plutôt vers la négative: prêts néanmoins de revenir à l'autre, si une démonstration évidente

nous en fait voir la vérité. Et nous réservons pour les mystères de la foi, que le Saint-Esprit a lui-même

révélés, cette soumission d'esprit qui porte notre croyance à des mystères cachés aux sens et à la raison.

Cela posé, je viens à votre lettre, dans les premières lignes de laquelle, pour prouver que cet espace est
corps, vous vous servez de ces termes: Je dis que c'est un corps, puisqu'il a les actions d'un corps, qu'il

transmet la lumière avec réfractions et réflexions, qu'il apporte du retardement et du renouvellement d'un

autre corps; où je remarque que, dans le dessein que vous avez de prouver que c'est un corps vous prenez

pour principes deux choses: la première est qu'il transmet la lumière avec réfractions et réflexions; la

seconde, qu'il retarde le mouvement d'un corps. De ces deux principes, le premier n'a paru véritable à

aucun de ceux qui l'ont voulu éprouver, et nous avons toujours remarqué, au contraire, que le rayon qui

pénètre le verre et cet espace, n'a point d'autre réfraction que celle que lui cause le verre, et qu'ainsi, si

quelque matière le remplit, elle ne rompt en aucune sorte le rayon, ou sa réfraction n'est pas perceptible;

de sorte que, comme il est sans doute que vous n'avez rien éprouvé de contraire, je vois que le sens de

vos paroles est que le rayon réfléchi, ou rompu par le verre, passe à travers cet espace; peine et de temps

les plus grandes choses que les petites; quelques uns l'ont faite de même substance que le ciel et les

éléments; et les autres, d'une substance différente, suivant leur fantaisie, parce qu'ils en disposaient

comme de leur ouvrage.

Que si on leur demande, comme à vous, qu'ils nous fassent voir cette matière, ils répondent qu'elle n'est
pas visible; si l'on demande qu'elle Tende quelque son, ils disent qu'elle ne peut être ouïe, et ainsi de tous

les autres sens; et pensent avoir beaucoup fait, quand ils ont pris les autres dans l'impuissance de montrer

qu'elle n'est pas, en s'ôtant à eux-mêmes tout pouvoir de leur montrer qu'elle est.

Mais nous trouvons plus de sujet de nier son existence, parce qu'on ne peut pas la prouver, que de la
croire par la seule raison qu'on ne peut montrer qu'elle n'est pas.

Car on peut les croire toutes ensemble, sans faire de la nature un monstre, et comme la raison ne peut
pencher plus vers une que vers l'autre, à cause qu'elle les trouve également éloignées, elle les refuse

toutes, pour se défendre d'un injuste choix.

Je sais que vous pouvez dire que vous n'avez pas fait tout seul cette matière, et que quantité de Physiciens
y avaient déjà travaillé; mais sur les sujets de cette matière, nous ne faisons aucun fondement sur les

autorités: quand nous citons les auteurs, nous citons leurs démonstrations, et non pas leurs noms; nous

n'y avons nul égard que dans les matières historiques; si bien que si les auteurs que vous alléguez disaient

qu'ils ont vu ces petits corps ignés, mêlés parmi l'air, je déférerais assez à leur sincérité et à leur fidélité,

pour croire qu'ils sont véritables, et je les croirais comme historiens; mais, puisqu'ils disent seulement

qu'ils pensent que l'air en est composé, vous me permettrez de demeurer dans mon premier doute.

Enfin, mon P., considérez, je vous prie, que tous les hommes en semble ne sauraient démontrer qu'aucun
corps succède à celui qui quitte l'espace vide en apparence, et qu'il n'est pas possible encore à tous }es

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