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Blaise Pascal - Lettres

en est achevée par l'Église comme vous le verrez par cette sentence de M. le grand vicaire.

Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paraître par ces coups extraordinaires, qu'on doit bien
profiter de ces occasions, puisqu'il ne sort du secret de la nature qui le couvre que pour exciter notre foi à

le servir avec d'autant plus d'ardeur que nous le connaissons avec plus de certitude.

Si Dieu se découvrait continuellement aux hommes, il n'y aurait point de mérite à le croire; et s'il ne se
découvrait jamais, il y aurait peu de foi. Mais il se cache ordinairement, et se découvre rarement à ceux

qu'il veut engager dans son service. Cet étrange secret, dans lequel Dieu s'est retiré, impénétrable à la vue

des hommes, est une grande leçon pour nous porter à la solitude loin de la vue des hommes. Il est

demeuré caché, sous le voile de la nature qui nous le couvre, jusque l'Incarnation; et quand il a fallu qu'il

ait paru, il est encore plus caché en se couvrant de l'humanité. Il était bien plus reconnaissable quand il

était invisible, que non pas quand il s'est rendu visible. Et enfin, quand il a voulu accomplir la pro messe

qu'il fit à ses apôtres de demeurer avec les hommes jusqu'à son dernier avènement, il a choisi d'y

demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, qui sont les espèces de l'Eucharistie. C'est

ce sacrement que saint Jean appelle dans l'Apocalypse une manne cachée; et je crois qu'Isaïe le voyait en

cet état, lors qu'il dit en esprit de prophétie: "Véritablement tu es un Dieu caché." C'est là le dernier secret

où il peut être. Le voile de la nature qui couvre Dieu a été pénétré par plusieurs infidèles, qui, comme dit

saint Paul, ont reconnu un Dieu invisible par la nature visible. Les chrétiens hérétiques l'ont connu à

travers son humanité, et adorent Jésus-Christ Dieu et homme. Mais de le reconnaître sous des espèces de

pain, c'est le propre des seuls catholiques: il n'y a que nous que Dieu éclaire jusque-là. On peut ajouter à

ces considérations le secret de l'esprit de Dieu caché encore dans l'Écriture. Car il y a deux sens parfaits,

le littéral et le mystique; et les Juifs s'arrêtant à l'un ne pensent pas seulement qu'il y en ait un autre et ne

songent pas à le chercher; de même que les impies, voyant les effets naturels, les attribuent à la nature,

sans penser qu'il y en ait un autre auteur; et comme les Juifs, voyant un homme parfait en Jésus-Christ,

n'ont pas pensé à y chercher une autre nature: "Nous n'avons pas pensé que ce fût lui", dit encore Isaïe; et

de même enfin que les hérétiques, voyant les apparences par faites du pain dans l'Eucharistie, ne pensent

pas à y chercher une autre substance. Toutes choses couvrent quelque mystère; toutes choses sont des

voiles qui couvrent Dieu. Les Chrétiens doivent le reconnaître en tout. Les afflictions temporelles

couvrent les maux éternels qu'elles causent. Prions Dieu de nous le faire reconnaître et servir en tout; et

rendons-lui des grâces infinies de ce que, s'étant caché en toutes choses pour les autres, il s'est découvert

en toutes choses et en tant de manières pour nous.

LETTRE V

Dimanche 5 novembre 1656.

Je ne sais comment vous aurez reçu la perte de vos lettres. Je voudrais bien que vous l'eussiez prise
comme il faut. Il est temps de commencer à juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu,

qui ne peut être ni injuste ni aveugle, et non pas par la nôtre propre, qui est toujours pleine de malice et

d'erreur. Si vous avez eu ces sentiments, j'en serai bien content, afin que vous vous en soyez consolée sur

une raison plus solide que celle que j'ai à vous dire, qui est que j'espère qu'elles se retrouveront. On m'a

déjà rapporté celle du 5; et quoique ce ne soit pas la plus importante, car celle de M. du Gas l'est

davantage, néanmoins cela me fait espérer de ravoir l'autre.

Je ne sais pourquoi vous vous plaignez de ce que je n'avais rien écrit pour vous; je ne vous sépare point
vous deux, et je songe sans cesse à l'un et à l'autre. Vous voyez bien que mes autres lettres, et encore

celle-ci, vous regardent assez. En vérité, je ne puis m'empêcher de vous dire que je voudrais être

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