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Blaise Pascal - Lettres

Mais cette parole est étonnante: "Quand vous verrez l'abomination dans le lieu où elle ne doit pas être,
alors que chacun s'enfuie sans rentrer dans sa maison pour reprendre quoi que ce soit." Il me semble que

cela prédit parfaitement le temps où nous sommes, où la corruption de la morale est aux maisons de

sainteté et dans les livres des théologiens et des religieux, où elle ne devrait pas être. Il faut sortir après

un tel désordre, et malheur à celles qui sont enceintes ou nourrices en ce temps-là, c'est-à-dire à ceux qui

ont des attachements au monde qui les y retiennent! La parole d'une sainte est à propos sur ce sujet: qu'il

ne faut pas examiner si on a vocation pour sortir du monde, mais seulement si on a vocation pour y

demeurer, comme on ne consulterait point si on est appelé à sortir d'une maison pestiférée ou embrasée.

Ce chapitre de l'Évangile, que je voudrais lire avec vous tout entier, finit par une exhortation à veiller et à
prier pour éviter tous ces malheurs, et en effet il est bien juste que la prière soit continuelle quand le péril

est continuel.

J'envoie à ce dessein des prières qu'on m'a demandées; c'est à trois heures après midi. Il s'est fait un
miracle depuis votre départ à une religieuse de Pontoise qui, sans sortir de son couvent, a été guérie d'un

mal de tête extraordinaire par une dévotion à la Sainte Épine. Je vous en manderai un jour davantage.

Mais je vous dirai sur cela un beau mot de saint Augustin, et bien consolatif pour de certaines personnes;

c'est qu'il dit que ceux-là voient véritablement les miracles auxquels les miracles profitent: car on ne les

voit pas si on n'en profite pas.

Je vous ai une obligation que je ne puis assez vous dire du présent que vous m'avez fait; je ne savais ce
que ce pouvait être, car je l'ai déployé avant que de lire votre lettre, et je me suis repenti ensuite de ne lui

avoir pas rendu d'abord le respect que je lui devais. C'est une vérité que le Saint- Esprit repose

invisiblement dans les reliques de ceux qui sont morts dans la grâce de Dieu, jusqu'à ce qu'il y paraisse

visiblement en la résurrection, et c'est ce qui rend les reliques des saints si dignes de vénération. Car Dieu

n'abandonne jamais les siens, non pas même dans le sépulcre, où leurs corps, quoique morts aux yeux des

hommes, sont plus vivants devant Dieu, à cause que le péché n'y est plus: au lieu qu'il y réside toujours

durant cette vie, au moins quant à sa racine (car les fruits du péché n'y sont pas toujours), et cette

malheureuse racine, qui en est inséparable pendant la vie, fait qu'il n'est pas permis de les honorer alors,

puisqu'ils sont plutôt dignes d'être haïs. C'est pour cela que la mort est nécessaire pour mortifier

entièrement cette malheureuse racine, et c'est ce qui la rend souhaitable. Mais il ne sert de rien de vous

dire ce que vous savez si bien; il vaudrait mieux le dire à ces autres personnes dont vous parlez, mais

elles ne l'écouteraient pas.

Dimanche, 24 septembre I656.

LETTRE II

Il est bien assuré qu'on ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas son lien quand on suit
volontairement celui qui entraîne, comme dit saint Augustin; mais quand on commence à résister et à

marcher en s'éloignant, on souffre bien; le lien s'étend et endure toute la violence; et ce lien est notre

propre corps, qui ne se rompt qu'à la mort. Notre Seigneur a dit que, "depuis la venue de Jean Baptiste

(c'est-à-dire depuis son avènement dans chaque fidèle), le royaume de Dieu souffre violence et que les

violents le ravissent". Avant que l'on soit touché, on n'a que le poids de sa concupiscence, qui porte à la

terre. Quand Dieu attire en haut, ces deux efforts contraires font cette violence que Dieu seul peut faire

surmonter. "Mais nous pouvons tout, dit saint Léon, avec celui sans lequel nous ne pouvons rien". Il faut

donc se résoudre à souffrir cette guerre toute sa vie: car il n'y a point ici de paix. "Jésus-Christ est venu

apporter le couteau, et non pas la paix. Mais néanmoins il faut avouer que comme l'Écriture dit que "la

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