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Blaise Pascal - Lettres

soutiennent le plein, le grand nombre d'opinions différentes qui s'entrechoquent: l'un soutient l'éther, et
exclut toute autre matière; l'autre, les esprits de la liqueur, au préjudice de l'éther; l'autre, l'air enfermé

dans les pores des corps, et bannit toute autre chose; l'autre, de l'air raréfié et vide de tout autre corps.

Enfin il s'en est trouvé qui, n'ayant pas osé y placer l'immensité de Dieu, ont choisi parmi les hommes

une personne assez illustre par sa naissance et par son mérite, pour y placer son esprit et le faire remplir

toutes choses. Ainsi chacun d'eux a tous les autres pour ennemis; et comme tous conspirent à la perte

d'un seul, [il succombe] nécessairement. Mais comme ils ne triomphent que les uns des autres, ils sont

tous victorieux, sans que pas un puisse se prévaloir de sa victoire, parce que tout cet avantage naît de leur

propre confusion. De sorte qu'il n'est pas nécessaire de les combattre pour les ruiner, puisqu'il suffit de

les abandonner à eux-mêmes, parce qu'ils composent un corps divisé, dont les membres contraires les uns

aux autres se déchirent intérieurement, au lieu que ceux qui favorisent le vide demeurent dans une unité

toujours égale à elle-même, qui, par ce moyen, a tant de rapport avec la vérité qu'elle doit être suivie,

jusqu'à ce qu'elle nous paraisse à découvert. Car ce n'est pas dans cet embarras et dans ce tumulte qu'on

doit la chercher; et l'on ne peut la trouver hors de cette maxime, qui ne permet que de décider des choses

évidentes, et qui défend d'assurer ou de nier celles qui ne le sont pas. C'est ce juste milieu et ce parfait

tempérament dans lequel vous vous tenez avec tant d'avantage, et où, par un bonheur que je ne puis assez

reconnaître, j'ai été toujours élevé avec une méthode singulière et des soins plus que paternels.

Voilà, Monsieur, quelles sont les raisons qui m'ont retenu, que je n'ai pas cru vous devoir cacher
davantage; et, quoiqu'il semble que je donne celle-ci plutôt à mon intérêt qu'à votre curiosité, j'espère que

ce doute n'ira pas jusqu'à vous, puisque vous savez que j'ai bien moins d'inquiétude pour ces fantasques

points d'honneur que de passion pour vous entretenir, et que je trouve bien moins de charme à défendre

mes sentiments, qu'à vous assurer que je suis de tout mon coeur.

Monsieur,

votre très humble et très obéissant serviteur,

PASCAL.

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LETTRE I

Septembre I656.

Votre lettre m'a donné une extrême joie. Je vous avoue que je commençais à craindre, ou au moins à
m'étonner. Je ne sais ce que c'est que ce commencement de douleur dont vous parlez; mais je sais qu'il

faut qu'il en vienne. Je lisais tantôt le XIIIe chapitre de saint Marc en pensant à vous écrire, et aussi je

vous dirai ce que j'y ai trouvé. Jésus-Christ y fait un grand discours à ses apôtres sur son dernier

avènement; et, comme tout ce qui arrive à l'Eglise arrive aussi à chaque Chrétien en particulier, il est

certain que tout ce chapitre prédit aussi bien l'état de chaque personne qui, en se convertissant, détruit le

vieil homme en elle, que l'état de l'univers entier, qui sera détruit pour faire place à de nouveaux cieux et

à une nouvelle terre, comme dit l'Écriture. Et aussi je songeais que cette prédiction de la ruine du temple

réprouvé, qui figure la ruine de l'homme réprouvé qui est en chacun de nous, et dont il est dit qu'il ne sera

laissé pierre sur pierre, marque qu'il ne doit être laissé aucune passion du vieil homme; et ces effroyables

guerres civiles et domestiques représentent si bien le trouble intérieur que sentent ceux qui se donnent à

Dieu, qu'il n'y a rien de mieux peint.

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