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Blaise Pascal - Lettres

lui-même, et non pas qu'il ait voulu tromper les autres; et l'estime que je fais de lui me fait juger plutôt
qu'il a été trop crédule, que peu sincère: et certaine.ment il a sujet de se plaindre de ceux qui lui ont dit

qu'un soufflet plein de ce vide apparent, étant débouché et fermé avec promptitude, pousse au dehors une

matière aussi sensible que l'air; et qu'un tuyau plein de vif argent et de ce même vide, étant renversé, le

vif argent tombe aussi lentement dans ce vide que dans l'air, et que ce vide retarde son mouvement

naturel autant que l'air, et enfin beaucoup d'autres choses qu'il rapporte; car je l'assure, au contraire, que

l'air y entre, et que le vif argent tombe dans ce vide avec une extrême impétuosité, etc.

Enfin, pour vous faire voir que le P. Noël n'entend pas les expériences de mon imprimé, je vous prie de
remarquer ce trait ici entre autres: J'ai dit dans les premières de mes expériences qu'il a rapportées,

"qu'une seringue de verre avec un piston bien juste, plongée entièrement dans l'eau, et dont on bouche

l'ouverture avec le doigt, en sorte qu'il touche au bas du piston, mettant pour cet effet la main et le bras

dans l'eau, on n'a besoin que d'une force médiocre pour l'en retirer, et faire qu'il se désunisse du doigt

sans que l'eau y entre en aucune façon, ce que les philosophes ont cru ne se pouvoir faire avec aucune

force finie; et ainsi le doigt se sent souvent attiré et avec douleur; et le piston laisse un espace vide en

apparence, où il ne paraît qu'aucun corps ait pu succéder, puisqu'il est tout entouré d'eau qui n'a pu y

avoir d'accès, l'ouverture en étant bouchée; et si on tire le piston davantage, l'espace vide en apparence

devient plus grand, mais le doigt n'en sent pas plus d'attraction." Il a cru que ces mots, n'en sent pas plus

d'attraction, ont le même sens que ceux-ci, n'en sent plus aucune attraction; au lieu que, suivant toutes les

règles de la grammaire, ils signifient que le doigt ne sent pas une attraction plus grande I Et comme il ne

connaît les expériences que par écrit, il a pensé qu'en effet le doigt ne sentait plus aucune attraction, ce

qui est absolument faux, car on la ressent toujours également. Mais l'hypothèse de ce Père est si

accommodante, qu'il a démontré, par une suite nécessaire de ses principes, pourquoi le doigt ne sent plus

aucune attraction, quoique cela soit absolu ment faux. Je crois qu'il pourra rendre aussi facilement la

raison du contraire par les mêmes principes. Mais je ne sais quelle estime les personnes judicieuses

feront de sa façon de montrer qu'il prouve avec une pareille force l'affirmative et la négative d'une même

proposition.

Vous voyez par là, monsieur, que le P. Noël appuie cette matière invisible sur des expériences fausses,
pour en expliquer d'autres qu'il a mal entendues. Aussi était-il bien juste qu'il se servît d'une matière que

l'on ne saurait voir et qu'on ne peut comprendre, pour répondre à des expériences qu'il n'a pas vues et

qu'il n'a pas comprises. Quand il en sera mieux informé, je ne doute pas qu'il ne change de pensée, et

surtout pour sa légèreté mouvante; c'est pour quoi il faut remettre la réponse de ce livre lorsque ce père

l'aura corrigé, et qu'il aura reconnu la fausseté des faits et l'imposture des témoins qu'il oppose, et qu'il ne

fera plus le procès à l'opinion du vide sur des expériences mal reconnues et encore plus mal avérées.

En écrivant ces mots, je viens de recevoir un billet imprimé de ce Père, qui renverse la plus grande partie
de son livre: il révoque la légèreté mouvante de l'éther, en rappelant le poids de l'air extérieur pour

soutenir le vif argent. De sorte que je trouve qu'il est assez difficile de réfuter les pensées de ce Père,

puisqu'il est le premier plus prompt à les changer, qu'on ne peut être à lui répondre; et je commence à

voir que sa façon d'agir est bien différente de la mienne, parce qu'il produit ses opinions à mesure qu'il

les conçoit; mais leurs contrariétés propres suffisent pour en montrer l'insolidité, puisque le pouvoir avec

lequel il dispose de cette matière, témoigne assez qu'il en est l'auteur, et partant qu'elle ne subsiste que

dans son imagination.

Tous ceux qui combattent la vérité sont sujets à une semblable inconstance de pensées, et ceux qui
tombent dans cette variété sont suspects de la contredire. Aussi est-il étrange de voir, parmi ceux qui

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