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Blaise Pascal - Lettres

lieu, lequel est mieux fondé, ou de celui qui affirme qu'il y a quelque chose, quoiqu'il aperçoive rien, ou
de celui qui pense qu'il n'y a rien, parce qu'il ne voit aucune chose.

Après que le P. Noël a déclaré, comme nous venons de le voir, la raison qu'il a d'exclure le vide, et qu'il a
pris sujet de le nier sur cette même privation de qualités qui donne si justement lieu aux autres de le

croire, et qui est le seul moyen sensible de parvenir à sa preuve, il entreprend maintenant de montrer que

c'est un corps. Pour cet effet, il s'est imaginé une définition du corps qu'il a conçue exprès, en sorte

qu'elle convienne à notre espace, afin qu'il pût en tirer sa conséquence avec facilité. Voici ses termes: "Je

définis le corps ce qui est composé de parties les unes hors les autres, et dis que tout corps est espace,

quand on le considère entre les extrémités, et que tout autre espace est corps, parce qu'il est composé de

parties les unes hors les autres."

Mais il n'est pas ici question, pour montrer que notre espace n'est pas vide, de lui donner le nom de corps,
comme le P. Noël a fait, mais de montrer que c'est un corps, comme il a prétendu.faire. Ce n'est pas qu'il

ne lui soit permis de donner à ce qui a des parties les unes hors les autres, tel nom qu'il lui plaira; mais il

ne tirera pas grand avantage de cette liberté; car le mot de corps, par le choix qu'il en a fait, devient

équivoque: si bien qu'il y aura deux sortes de choses entièrement différentes, et même hétérogènes, que

l'on appellera corps: l'une, ce qui a des parties les unes hors les autres; car on l'appellera corps, suivant le

P. Noël; l'autre, une substance matérielle, mobile et impénétrable; car on l'appellera corps dans

l'ordinaire. Mais il ne pourra pas conclure de cette ressemblance de noms, une ressemblance de

propriétés entre ces choses, ni montrer, par ce moyen, que ce qui a des parties les unes hors les autres,

soit la même chose qu'une substance matérielle, immobile, impénétrable, parce qu'il n'est pas en son

pouvoir de les faire convenir de nature aussi bien que de nom. Comme s'il avait donné à ce qui a des

parties les unes hors les autres, le nom d'eau, d'esprit, de lumière, comme il aurait pu faire aussi aisément

que celui de corps, il n'en aurait pu conclure que notre espace fût aucune de ces choses: ainsi quand il a

nommé corps ce qui a des parties les unes hors les autres, et qu'il dit en conséquence de cette définition,

je dis que tout espace est corps, on doit prendre le mot de corps dans le sens qu'il vient de lui donner: de

sorte que, si nous substituons la définition à la place du défini, ce qui se peut toujours faire sans altérer le

sens d'une proposition, il se trouvera que cette conclusion, que tout espace est corps, n'est autre chose que

celle-ci: que tout espace a des parties les unes hors les autres; mais non pas que tout espace est matériel,

comme le P. Noël s'est figuré. Je ne m'arrêterai pas davantage sur une conséquence dont la faiblesse est si

évidente, puisque je parle à un excellent géomètre, et que vous avez autant d'adresse pour découvrir les

fautes de raisonnement, que de force pour les éviter.

Le R. P. Noël, passant plus avant, veut montrer quel est ce corps; et pour établir sa pensée, il commence
par un long discours, dans lequel il prétend prouver le mélange continuel et nécessaire des éléments, et

où il ne montre autre chose, sinon qu'il se trouve quelques parties d'un élément parmi celles d'un autre, et

qu'ils sont brouillés plutôt par accident que par nature: de sorte qu'il pourrait arriver qu'ils se sépareraient

sans violence, et qu'ils reviendraient, d'eux-mêmes dans leur première simplicité; car le mélange naturel

de deux corps est lorsque leur séparation les fait tous deux changer de nom et de nature, comme celui de

tous les métaux et de tous les mixtes: parce que, quand on a ôté de l'or, le mercure qui entre en sa

composition, ce qui reste n'est plus or. Mais dans le mélange que le P. Noël nous figure, on ne voit

qu'une confusion violente de quelques vapeurs éparses parmi l'air, qui s'y soutiennent comme la

poussière, sans qu'il paraisse qu'elles entrent dans la composition de l'air, et de même dans les autres

mélanges. Et pour celui de l'eau et de l'air, qu'il donne pour le mieux démontrer, et qu'il dit prouver

péremptoirement par ces soufflets qui se font par le moyen de la chute de l'eau dans une chambre close

presque de toutes parts, et que vous voyez expliquée au long dans sa lettre: il est étrange que ce père n'ait

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