|
Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques
à éclaircir, en présence de tous les conviés du vendredi qu'il régalerait de cette histoire. Le capitaine Rançonnet n'était pas le plus mauvais garçon des mauvais garçons de la bande des vendredis. Mais il était l'un des plus fanfarons, et tout à la fois des plus naïfs d'impiété. Quoiqu'il ne fût pas sot, il en était devenu bête. Il avait toujours l'idée de Dieu dans l'esprit, comme une mouche dans le nez. Il était, de la tête aux pieds, un officier du temps, avec tous les défauts et, les qualités de ce temps, pétri par la guerre et pour la guerre, et ne croyant qu'à elle, et n'aimant qu'elle; un de ces dragons qui font sonner leurs gros talons, - comme dit la vieille chanson dragonne. Des vingt-cinq qui dînaient ce jour-là à l'hôtel Mesnilgrand, il était peut-être celui qui aimait le plus Mesnil, quoiqu'il eût perdu le fil de son Mesnil, depuis qu'il l'avait vu entrer dans une église. Est-il besoin d'en avertir?... la majorité de ces vingt-cinq convives se composait d'officiers, mais il n'y avait pas à ce dîner que des militaires. Il y avait des médecins, - les plus matérialistes des médecins de la ville, - quelques anciens moines, fuyards de leur abbaye et en rupture de voeux, contemporains du père Mesnilgrand - deux ou trois prêtres soi- disant mariés, mais en réalité concubinaires, et, brochant sur le tout, un ancien représentant du peuple, qui avait voté la mort du Roi... Bonnets rouges ou schakos, les uns révolutionnaires à tous crins, les autres bonapartistes effrénés, prêts à se chamailler et à s'arracher les entrailles, mais tous athées, et, sur ce point seul de la négation de Dieu et du mépris de toutes les Eglises, de la plus touchante unanimité. Ce sanhédrin de diables à plusieurs espèces de cornes était présidé par ce grand diable en bonnet de coton, le père Mesnilgrand, à la face blême et terrible sous cette coiffure, qui n'avait plus rien de bouffon avec pareille tête par- dessous, et qui se tenait droit au milieu de sa table, comme l'Evêque mitré de la messe du Sabbat, vis-à-vis de son fils Mesnil, au visage fatigué de lion au repos, mais dont les muscles étaient toujours près de jouer dans son mufle ridé et de lancer des éclairs!...
Quant à lui, disons-le, il se distinguait - impérialement - de tous les autres. Ces officiers, anciens beaux de l'Empire, où il y eut tant de beaux, avaient, certes! de la beauté et même de l'élégance; mais leur beauté était régulière, tempéramenteuse, purement ou impurement physique, et leur élégance soldatesque. Quoique en habits bourgeois, ils avaient conservé le raide de l'uniforme, qu'ils avaient porté toute leur vie. Selon une expression de leur vocabulaire, ils étaient un peu trop ficelés. Les autres convives, gens de science, comme les médecins, ou revenus de tout, comme ces vieux moines, qui se souciaient bien d'un habit, après avoir porté et foulé aux pieds les ornements sacrés de la splendeur sacerdotale, ressemblaient par le vêtement à d'indignes pleutres... Mais lui, Mesnilgrand, était - eussent dit les femmes - adorablement mis. Comme on était au matin encore, il portait un amour de redingote noire, et il était cravaté (comme on se cravatait alors) d'un foulard blanc, de nuance écrue semé d'imperceptibles étoiles d'or brodées à la main. Etant chez lui, il ne s'était pas botté. Son pied nerveux et fin, qui faisait dire: «Mon prince!» aux pauvres assis aux bornes des rues quand il passait près d'eux, était chaussé de bas de soie à jour et de ces escarpins, très découverts et à talon élevé, qu'affectionnait Chateaubriand, l'homme le plus préoccupé de son pied qu'il y eût alors en Europe, après le grand-duc Constantin. Sa redingote ouverte, coupée par Staub, laissait voir un pantalon de prunelle à reflets scabieuse et un simple gilet de casimir noir à châle, sans chaîne d'or; car, ce jour-là, Mesnilgrand n'avait de bijoux d'aucune sorte, si ce n'est un camée antique d'un grand prix, représentant la tête d'Alexandre, qui fixait sur sa poitrine les plis étendus de sa cravate sans noeud, - presque militaire, - -un hausse-col. Rien qu'en le voyant en cette tenue, d'un goût si sûr, on sentait que l'artiste avait passé par le soldat et l'avait transfiguré, et que l'homme de cette mise n'était pas de la même espèce que les autres qui étaient là, quoiqu'il fût à tu et à toi avec beaucoup d'entre eux. Le patricien de nature, l'officier né graine d'épinards, comme ils disaient de lui dans leur langue militaire, se révélait et tranchait bien sur ce vigoureux repoussoir de soldats énergiques, excessivement vaillants, mais vulgaires et inaptes aux commandements supérieurs. Maître de maison, - en seconde ligne, puisque son père faisait les honneurs
|