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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

D'aucuns, qui le connaissaient mal, le crurent longtemps carbonaro. Mais, pour ceux qui le connaissaient
mieux, il y avait trop de déclamation et de libéralisme bête dans le carbonarisme, pour qu'un homme

aussi absolu tombât dans des niaiseries qu'il jugeait, avec la ferme judiciaire de son pays. Et de fait, en

dehors de ses passions, dont l'extravagance avait été quelquefois sans limites, il avait le sentiment net de

la réalité qui distingue les hommes de race normande. Il ne donna jamais dans l'illusion des

conspirations. Il avait prédit au général Berton sa destinée. D'un autre côté, les idées démocratiques sur

lesquelles les Impérialistes s'appuyèrent sous la Restauration, pour mieux conspirer, lui répugnaient

d'instinct. Il était profondément aristocrate. Il ne l'était pas seulement de naissance, de caste, de rang

social; il l'était de nature, comme il était lui, et pas un autre, et comme il l'eût été encore, aurait-il été le

dernier cordonnier de sa ville, Il l'était enfin, comme dit Henri Heine, «par sa grande manière de sentir»,

et non point bourgeoisement, à la façon des parvenus qui aiment les distinctions extérieures. Il ne portait

pas ses décorations. Son père, le voyant à la veille de devenir colonel, quand s'écroula l'Empire, lui avait

constitué un majorat de baron; mais il n'en prit jamais le titre, et, sur ses cartes et pour tout le monde, il

ne fut que «le chevalier de Mesnilgrand». Les titres, vidés des privilèges politiques dont ils étaient

bourrés autrefois, et qui en faisaient de vraies armes de guerre, ne valaient pas plus à ses yeux que des

écorces d'orange quand l'orange n'y est plus, et il s'en moquait bien, même devant ceux qui les

respectaient. Il en donna la preuve, un jour, dans cette petite ville de ***, entichée de noblesse, où les

anciens seigneurs terriens du pays, ruinés et volés par la Révolution, avaient, peut-être pour se consoler,

l'inoffensive manie de s'attribuer entre eux des titres de comte et de marquis, que leurs familles très

anciennes, et n'ayant nul besoin de cela pour être très nobles, n'avaient jamais portés. Mesnilgrand, qui

trouvait cette usurpation ridicule, prit un moyen hardi pour la faire cesser. Un soir de réunion dans une

des maisons les plus aristocratiques de la ville, il dit au domestique: «Annoncez le duc de Mesnilgrand.»

Et le domestique, étonné, annonça d'une voix de Stentor: «Monsieur le duc de Mesnilgrand!» Ce fut un

haut-le- corps général. «Ma foi, dit-il, voyant l'effet qu'il avait produit, en tant que tout le monde se

donne un titre, j'ai mieux aimé prendre celui-là!» On ne souffla mot. Et même quelques-uns de bonne

humeur se mirent à rire dans les petits coins; mais on ne recommença plus. Il y a toujours des Chevaliers

errants dans le monde. Ils ne redressent plus les torts avec la lance, mais les ridicules avec la raillerie, et

Mesnilgrand était de ces Chevaliers-là.

Il avait le don du sarcasme. Mais ce n'était pas le seul don que le Dieu de la force lui eût fait. Quoique,
dans son économie animale, le caractère fût sur le premier plan, comme chez presque tous les hommes

d'action, l'esprit, resté en seconde ligne, n'en était pas moins, pour lui et contre les autres, une puissance.

Nul doute que si le chevalier de Mesnilgrand avait été un homme heureux, il n'eût été très spirituel; mais,

malheureux, il avait des opinions de désespéré et, quand il était gai, chose rare, une gaîté de désespéré; et

rien ne casse mieux que la pensée fixe du malheur le kaléidoscope de l'esprit et ne l'empêche mieux de

tourner, en éblouissant. Seulement, ce qu'il avait par-dessus tout, c'était, avec les passions qui

fermentaient dans son sein, une extraordinaire éloquence. Le mot qu'on a dit de Mirabeau et qu'on peut

dire de tous les orateurs: «Si vous l'eussiez entendu!...» semblait fait spécialement pour lui. Il fallait le

voir, à la moindre discussion, sa poitrine de volcan soulevée, passant du pâle à un pâle plus profond, le

front labouré de houles de rides - comme la mer dans l'ouragan de sa colère, - les pupilles jaillissant de

leur cornée, comme pour frapper ceux à qui il parlait, - deux balles flamboyantes! fallait le voir haletant,

palpitant, l'haleine courte, la voix plus pathétique à mesure qu'elle se brisait davantage, l'ironie faisant

trembler l'écume sur ses lèvres, longtemps vibrantes après qu'il avait parlé, plus sublime d'épuisement,

après ces accès, que Talma dans Oreste, plus magnifiquement tué et cependant ne mourant pas, n'étant

pas achevé par sa colère, mais la reprenant le lendemain, une heure après, une minute après, phénix de

fureur, renaissant toujours de ses cendres!... Et en effet, n'importe à quel moment on touchât à de

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