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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

détaché qui semble ne pas tenir du tout à la réponse et qui est l'hypocrisie de la curiosité.

- Parbleu! si je la reconnais! fit-il de sa voix ordinaire, richement timbrée et qui appuyait sur les mots.

Le calme était déjà revenu dans ce dandy, le plus carré et le plus majestueux des dandys, lesquels - vous
le savez! - méprisent toute émotion, comme inférieure, et ne croient pas, comme ce niais de Goethe, que

l'étonnement puisse jamais être une position honorable pour l'esprit humain.

- Je ne passe pas par ici souvent, - continua donc, très tranquillement, le vicomte de Brassard, - et même
j'évite d'y passer. Mais il est des choses qu'on n'oublie point. Il n'y en a pas beaucoup, mais il y en a. J'en

connais trois: le premier uniforme qu'on a mis, la première bataille où l'on a donné, et la première femme

qu'on a eue. Eh bien! pour moi, cette fenêtre est la quatrième chose que je ne puisse pas oublier.

Il s'arrêta, baissa la glace qu'il avait devant lui... Etait-ce pour mieux voir cette fenêtre dont il me
parlait?... Le conducteur était allé chercher le charron et ne revenait pas. Les chevaux de relais, en retard,

n'étaient pas encore arrivés de la poste. Ceux qui nous avaient traînés, immobiles de fatigue, harassés,

non dételés, la tête pendant dans leurs jambes, ne donnaient pas même sur le pavé silencieux le coup de

pied de l'impatience, en rêvant de leur écurie. Notre diligence endormie ressemblait à une voiture

enchantée, figée par la baguette des fées, à quelque carrefour de clairière, dans la forêt de la

Belle-au-Bois dormant.

- Le fait est, - dis-je, - que pour un homme d'imagination, cette fenêtre a de la physionomie.

- Je ne sais pas ce qu'elle a pour vous, - reprit le vicomte de Brassard, - mais je sais ce qu'elle a pour moi.
C'est la fenêtre de la chambre qui a été ma première chambre de garnison. J'ai habité là... Diable! il y a

tout à l'heure trente-cinq ans! derrière ce rideau... qui semble n'avoir pas été changé depuis tant d'années,

et que je trouve éclairé, absolument éclairé, comme il l'était quand...

Il s'arrêta encore, réprimant sa pensée; mais je tenais à la faire sortir.

- Quand vous étudiiez votre tactique, capitaine, dans vos premières veilles de sous-lieutenant?

- Vous me faites beaucoup trop d'honneur, répondit-il. J'étais, il est vrai, sous-lieutenant dans ce
moment-là, mais les nuits que je passais alors, je ne les passais pas sur ma tactique, et si j'avais ma lampe

allumée, à ces heures indues, comme disent les gens rangés, ce n'était pas pour lire le maréchal de Saxe.

- Mais, - fis-je, preste comme un coup de raquette, - c'était, peut-être, tout de même, pour l'imiter?

Il me renvoya mon volant.

- Oh! - dit-il, - ce n'était pas alors que j'imitais le maréchal de Saxe, comme vous l'entendez... Ça n'a été
que bien plus tard. Alors, je n'étais qu'un bambin de sous-lieutenant, fort épinglé dans ses uniformes,

mais très gauche et très timide avec les femmes, quoiqu'elles n'aient jamais voulu le croire, probablement

à cause de ma diable de figure... je n'ai jamais eu avec elles les profits de ma timidité. D'ailleurs, je

n'avais que dix-sept ans dans ce beau temps-là. Je sortais de l'Ecole militaire. On en sortait à l'heure où

vous y entrez à présent, car si l'Empereur, ce terrible consommateur d'hommes, avait duré, il aurait fini

par avoir des soldats de douze ans, comme les sultans d'Asie ont des odalisques de neuf.

«S'il se met à parler de l'Empereur et des odalisques, - pensé-je, - je ne saurai rien.

- Et pourtant, vicomte, - repartis-je, - je parierais bien que vous n'avez gardé si présent le souvenir de

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