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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

- Quelle espèce de poison? - lui demandai-je, en prenant le flacon dont la forme bizarre m'attirait.

- C'est le plus admirable des poisons indiens, me répondit-il en ôtant son masque. - Le respirer peut être
mortel, et, de quelque manière qu'on l'absorbe, s'il ne tue pas immédiatement, vous ne perdez rien pour

attendre; son effet est aussi sûr qu'il est caché. Il attaque lentement, presque languissamment, mais

infailliblement, la vie dans ses sources, en les pénétrant et en développant, au fond des organes sur

lesquels il se jette, de ces maladies connues de tous et dont les symptômes, familiers à la science,

dépayseraient le soupçon et répondraient à l'accusation d'empoisonnement, si une telle accusation pouvait

exister. On dit, aux Indes, que des fakirs mendiants le composent avec des substances extrêmement rares,

qu'eux seuls connaissent et qu'on ne trouve que sur les plateaux du Thibet. Il dissout les liens de la vie

plus qu'il ne les rompt. En cela, il convient davantage à ces natures d'Indiens, apathiques et molles, qui

aiment la mort comme un sommeil et s'y laissent tomber comme sur un lit de lotos. Il est fort difficile, du

reste, presque impossible de s'en procurer. Si vous saviez ce que j'ai risqué, pour obtenir ce flacon d'une

femme qui disait m'aimer!... J'ai un ami, comme moi officier dans l'armée anglaise, et revenu comme moi

des Indes où il a passé sept ans. Il a cherché ce poison avec le désir furieux d'une fantaisie anglaise, - et

plus tard, quand vous aurez vécu davantage, vous comprendrez ce que c'est. Eh bien! il n'a jamais pu en

trouver. Il a acheté, au prix de l'or, d'indignes contrefaçons. De désespoir, il m'a écrit d'Angleterre, et il

m'a envoyé une de ses bagues, en me suppliant d'y verser quelques gouttes de ce nectar de la mort. Voilà

ce que je faisais quand vous êtes entré.

Ce qu'il me disait ne m'étonnait pas. Les hommes sont ainsi faits, que, sans aucun mauvais dessein, sans
pensée sinistre, ils aiment à avoir du poison chez eux, comme ils aiment à avoir des armes. Ils

thésaurisent les moyens d'extermination autour d'eux, comme les avares thésaurisent les richesses. Les

uns disent: Si je voulais détruire! comme les autres: Si je voulais jouir! C'est le même idéalisme enfantin.

Enfant, moi-même, à cette époque, je trouvai tout simple que Marmor de Karkoël, revenu des Indes,

possédât cette curiosité d'un poison comme il n'en existe pas ailleurs, et, parmi ses kandjars et ses

flèches, apportés au fond de sa malle d'officier, ce flacon de pierre noire, cette jolie babiole de

destruction qu'il me montrait. Quand j'eus bien tourné et retourné ce bijou, poli comme une agate, qu'une

Almée peut-être avait porté entre les deux globes de topaze de sa poitrine, et dans la substance poreuse

duquel elle avait imprégné sa sueur d'or, je le jetai dans une coupe posée sur la cheminée, et je n'y pensai

plus.

Eh bien! le croiriez-vous? c'était le souvenir de ce flacon qui me revenait!... La figure souffrante
d'Herminie, sa pâleur, cette toux qui semblait sortir d'un poumon spongieux, ramolli, où déjà peut-être

s'envenimaient ces lésions profondes que la médecine appelle, - n'est-ce pas, docteur? - dans un langage

plein d'épouvantements pittoresques, des cavernes; cette bague qui, par une coïncidence inexplicable,

brillait tout à coup d'un éclat si étrange au moment où la jeune fille toussait, comme si le scintillement de

la pierre homicide eût été la palpitation de joie du meurtrier; les circonstances d'une matinée qui était

effacée de ma mémoire, mais qui y reparaissaient tout à coup: voilà ce qui m'afflua, comme un flot de

pensées, au cerveau! De lien pour rattacher les circonstances passées à l'heure présente, je n'en avais pas.

Le rapprochement involontaire qui se faisait dans ma tête était insensé. J'avais horreur de ma propre

pensée. Aussi m'efforçai-je d'étouffer, d'éteindre en moi cette fausse lueur, ce flamboiement qui s'était

allumé, et qui avait passé dans mon âme comme l'éclair de ce diamant qui était passé sur cette table

verte!... Pour appuyer ma volonté et broyer sous elle la folle et criminelle croyance d'un instant, je

regardais attentivement Marmor de Karkoël et la comtesse du Tremblay.

Ils répondaient très bien l'un et l'autre par leur attitude et leur visage, que ce que j'avais osé penser était

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