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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques
Et elle se rassit, le coude à la table, regardant aussi la pierre prismatique; mais la toux revint, une toux sifflante, qui lui rougit et lui injecta la nacre de ses beaux yeux bleus, d'un humide radical si pur.
- Et où avez-vous pris cette affreuse toux, ma chère enfant? - dit le marquis de Saint-Albans, plus occupé de la jeune fille que de la bague, du diamant humain que du diamant minéral.
- Je ne sais, monsieur le marquis, - fit-elle, avec la légèreté d'une jeunesse qui croyait à l'éternité de la vie. - Peut-être à me promener le soir, au bord de l'étang de Stasseville.
Je fus frappé alors du groupe qu'ils formaient à eux quatre.
La lumière rouge du couchant immergeait par la fenêtre ouverte. Le chevalier de Tharsis regardait le diamant; M. de Saint-Albans, Herminie; Mme du Tremblay, Karkoël, qui regardait d'un oeil distrait sa dame de carreau. Mais ce qui me frappa surtout, ce fut Herminie. La Rose de Stasseville était pâle, plus pâle que sa mère. La pourpre du jour mourant, qui versait son transparent reflet sur ses joues pâles, lui donnait l'air d'une tête de victime, réfléchie dans un miroir qu'on aurait dit étamé avec du sang.
Tout à coup, j'eus froid dans les nerfs, et par je ne sais quelle évocation foudroyante et involontaire, un souvenir me saisit avec l'invincible brutalité de ces idées qui fécondent monstrueusement la pensée révoltée, en la violant.
Il y avait quinze jours, à peu près, qu'un matin j'étais allé chez Marmor de Karkoël. Je l'avais trouvé seul. Il était de bonne heure. Nul des joueurs qui, d'ordinaire, jouaient le matin chez lui, n'était arrivé. Il était, quand j'entrai, debout devant son secrétaire, et il semblait occupé d'une opération fort délicate qui exigeait une extrême attention et une grande sûreté de main. Je ne le voyais pas; sa tête était penchée. Il tenait entre les doigts de sa main droite un petit flacon d'une substance noire et brillante, qui ressemblait à l'extrémité d'un poignard cassé, et, de ce flacon microscopique, il épanchait je ne sais quel liquide dans une bague ouverte.
- Que diable faites-vous là? - lui dis-je en m'avançant. Mais il me cria avec une voix impérieuse: «N'approchez pas! restez où vous êtes; vous me feriez trembler la main, et ce que je fais est plus difficile et plus dangereux que de casser à quarante pas un tire- bouchon avec un pistolet qui pourrait crever.»
C'était une allusion à ce qui nous était arrivé, il y avait quelque temps. Nous nous amusions à tirer avec les plus mauvais pistolets qu'il nous fût possible de trouver, afin que l'habileté de l'homme se montrât mieux dans la faiblesse de l'instrument, et nous avions failli nous ouvrir le crâne avec le canon d'un pistolet qui creva.
Il put insinuer les gouttes du liquide inconnu qu'il laissait tomber du bec effilé de son flacon. Quand ce fut fait, il ferma la bague et la jeta dans un des tiroirs de son secrétaire, comme s'il avait voulu la cacher.
Je m'aperçus qu'il avait un masque de verre.
- Depuis quand, - lui dis-je, en plaisantant, - vous occupez- vous de chimie? et sont-ce des ressources contre les pertes au whist que vous composez?
- Je ne compose rien, - me répondit-il, - mais ce qui est là- dedans (et il montrait le flacon noir) est une ressource contre tout. C'est, - ajouta-t-il avec la sombre gaîté du pays des suicides d'où il était, - le jeu de cartes biseautées avec lequel on est sûr de gagner la dernière partie contre le Destin.
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