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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

chef, à moi, eût été Karkoël. Il venait souvent chez mon père, grand joueur comme tous les hommes de
cette société. Il s'était souvent mêlé à nos récréations gymnastiques, à mes frères et à moi, et il avait

déployé devant nous une vigueur et une souplesse qui tenaient du prodige. Comme le duc d'Enghien, il

sautait en se jouant une rivière de dix-sept pieds. Cela seul, sans doute, devait exercer sur la tête de

jeunes gens comme nous, élevés pour devenir des hommes de guerre, un grand attrait de séduction; mais

là n'était pas le secret pour moi de l'aimant de Karkoël. Il fallait qu'il agît sur mon imagination avec la

puissance des êtres exceptionnels sur les êtres exceptionnels, car la vulgarité préserve des influences

supérieures, comme un sac de laine préserve des coups de canon. Je ne saurais dire quel rêve j'attachais à

ce front, qu'on eût cru sculpté dans cette substance que les peintres d'aquarelle appellent terre de Sienne;

à ces yeux sinistres, aux paupières courtes; à toutes ces marques que des passions inconnues avaient

laissées sur la personne de l'Ecossais, comme les quatre coups de barre du bourreau aux articulations d'un

roué; et surtout à ces mains d'un homme, du plus amolli des civilisés, chez qui le sauvage finissait au

poignet, et qui savaient imprimer aux cartes cette vélocité de rotation qui ressemblait au tournoiement de

la flamme, et qui avait tant frappé Herminie de Stasseville, la première fois qu'elle l'avait vu. Or, ce

soir-là, dans l'angle où se dressait la table de jeu, la persienne était à moitié fermée. La partie était sombre

comme l'espèce de demi-jour qui l'éclairait. C'était le whist des forts. Le Mathusalem des marquis, M. de

Saint-Albans, était le partner de Marmor. La comtesse du Tremblay avait pris pour le sien le chevalier de

Tharsis, officier au régiment de Provence avant la Révolution et chevalier de Saint-Louis, un de ces

vieillards comme il n'y en a plus debout maintenant, un de ces hommes qui furent à cheval sur deux

siècles, sans être pour cela des colosses. À un certain moment de la partie, et par le fait d'un mouvement

de Mme du Tremblay de Stasseville pour relever ses cartes, une des pointes du diamant qui brillait à son

doigt rencontra, dans cette ombre projetée par la persienne sur la table verte, qu'elle rendait plus verte

encore, un de ces chocs de rayon, intersectés par la pierre, comme il est impossible à l'art humain d'en

combiner, et il en jaillit un dard de feu blanc tellement électrique, qu'il fit presque mal aux yeux comme

un éclair.

- Eh! eh! qu'est-ce qui brille? - dit, d'une voix flûtée, le chevalier de Tharsis, qui avait la voix de ses
jambes.

- Et, qui est-ce qui tousse? - dit simultanément le marquis de Saint-Albans, tiré par une toux horriblement
mate de sa préoccupation de joueur, en se retournant vers Herminie, qui brodait une collerette à sa mère.

- C'est mon diamant et c'est ma fille, - fit la comtesse du Tremblay avec un sourire de ses lèvres minces,
en répondant à tous les deux.

- Mon Dieu! comme il est beau, votre diamant, Madame! - reprit le chevalier. - Jamais je ne l'avais vu
étinceler comme ce soir; il forcerait les plus myopes à le remarquer.

On était arrivé, en disant cela, à la fin de la partie, et le chevalier de Tharsis prit la main de la comtesse: -
Voulez-vous permettre?... - ajouta-t-il.

La comtesse ôta languissamment sa bague, et la jeta au chevalier sur la table de jeu.

Le vieil émigré l'examina en la tournant devant son oeil comme un kaléidoscope. Mais la lumière a ses
hasards et ses caprices. En roulant sur les facettes de la pierre, elle n'en détacha pas un second jet de

lumière nuancée, semblable à celui qui venait si rapidement d'en jaillir.

Herminie se leva et poussa la persienne, afin que le jour tombât mieux sur la bague de sa mère et qu'on
en pût mieux apprécier la beauté.

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