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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

d'une vie calme, il devait y avoir depuis longtemps un roman qu'on aurait juré impossible. Oui, le roman
était à cette vie correcte, irréprochable, réglée, moqueuse, froide jusqu'à la maladie, où l'esprit semblait

tout et l'âme rien. Il y était, et la rongeait sous les apparences et la renommée, comme les vers qui

seraient au cadavre d'un homme avant qu'il ne fût expiré."

- Quelle abominable comparaison! fit encore observer la baronne de Mascranny. - Ma pauvre Sibylle
avait presque raison de ne pas vouloir de votre histoire. Décidément, vous avez un vilain genre

d'imagination, ce soir.

- Voulez-vous que je m'arrête? - répondit le conteur, avec une sournoise courtoisie et la petite rouerie
d'un homme sûr de l'intérêt qu'il a fait naître.

- Par exemple! - reprit la baronne; - est-ce que nous pouvons rester, maintenant, l'attention en l'air, avec
une moitié d'histoire?

- Ce serait aussi par trop fatigant! - dit, en défrisant une de ses longues anglaises d'un beau noir bleu,
Mlle Laure d'Alzanne, la plus languissante image de la paresse heureuse, avec le gracieux effroi de sa

nonchalance menacée.

- Et désappointant, en plus! - ajouta gaîment le docteur. - Ne serait-ce pas comme si un coiffeur, après
vous avoir rasé un côté du visage, fermait tranquillement son rasoir et vous signifiait qu'il lui est

impossible d'aller plus loin?...

- Je reprends donc, - reprit le conteur, avec la simplicité de l'art suprême qui consiste surtout à se bien
cacher... - En 182..., j'étais dans le salon d'un de mes oncles, maire de cette petite ville que je vous ai

décrite comme la plus antipathique aux passions et à l'aventure; et, quoique ce fût un jour solennel, la fête

du roi, une Saint-Louis, toujours grandement fêtée par ces ultras de l'émigration, par ces quiétistes

politiques qui avaient inventé le mot mystique de l'amour pur: Vive le roi quand même! on ne faisait,

dans ce salon, rien de plus que ce qu'on y faisait tous les jours. On y jouait. Je vous demande bien pardon

de vous parler de moi, c'est d'assez mauvais goût, mais il le faut. J'étais un adolescent encore. Cependant,

grâce à une éducation exceptionnelle, je soupçonnais plus des passions et du monde qu'on n'en

soupçonne d'ordinaire à l'âge que j'avais. je ressemblais moins à un de ces collégiens pleins de gaucherie,

qui n'ont rien vu que dans leurs livres de classe, qu'à une de ces jeunes filles curieuses, qui s'instruisent

en écoutant aux portes et en rêvant beaucoup sur ce qu'elles y ont entendu. Toute la ville se pressait, ce

soir-là, dans le salon de mon oncle, et, comme toujours, - car il n'y avait que des choses éternelles dans ce

monde de momies qui ne secouaient leurs bandelettes que pour agiter des cartes, - cette société se divisait

en deux parties, la partie qui jouait, et les jeunes filles qui ne jouaient pas. Momies aussi que ces jeunes

filles, qui devaient se ranger, les unes auprès des autres, dans les catacombes du célibat, mais dont les

visages, éclatants d'une vie inutile et d'une fraîcheur qui ne serait pas respirée, enchantaient mes avides

regards. Parmi elles, il n'y avait peut-être que Mlle Herminie de Stasseville à qui la fortune eût permis de

croire à ce miracle d'un mariage d'amour, sans déroger. Je n'étais pas assez âgé, ou je l'étais trop, pour me

mêler à cet essaim de jeunes personnes, dont les chuchotements s'entrecoupaient de temps à autre d'un

rire bien franc ou doucement contenu. En proie à ces brûlantes timidités qui sont en même temps des

voluptés et des supplices, je m'étais réfugié et assis auprès du dieu du chelem, ce Marmor de Karkoël,

pour lequel je m'étais pris de belle passion. Il ne pouvait y avoir entre lui et moi d'amitié. Mais les

sentiments ont leur hiérarchie secrète. Il n'est pas rare de voir, dans les êtres qui ne sont pas développés,

de ces sympathies que rien de positif, de démontré, n'explique, et qui font comprendre que les jeunes

gens ont besoin de chefs comme les peuples qui, malgré leur âge, sont toujours un peu des enfants. Mon

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