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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

des cohabitations occultes, qui plongent dans la vie comme les grands nageurs plongent et nagent sous
l'eau, comme les mineurs respirent sous la terre, passionnés pour le mystère, en raison même de leur

profondeur, le créant autour d'elles et l'aimant jusqu'au mensonge, car le mensonge, c'est du mystère

redoublé, des voiles épaissis, des ténèbres faites à tout prix! Peut-être ces sortes d'organisations

aiment-elles le mensonge pour le mensonge, comme on aime l'art pour l'art, comme les Polonais aiment

les batailles. - (Le docteur inclina gravement la tête en signe d'adhésion.) - Vous le pensez, n'est-ce pas?

et moi aussi! je suis convaincu que, pour certaines âmes il y a le bonheur de l'imposture. Il y a une

effroyable, mais enivrante félicité dans l'idée qu'on ment et qu'on trompe; dans la pensée qu'on se sait

seul soi-même, et qu'on joue à la société une comédie dont elle est la dupe, et dont on se rembourse les

frais de mise en scène par toutes les voluptés du mépris.

- Mais c'est affreux, ce que vous dites-là! - interrompit tout à coup la baronne de Mascranny, avec le cri
de la loyauté révoltée.

Toutes les femmes qui écoutaient (et il y en avait peut-être quelques-unes connaisseuses en plaisirs
cachés) avaient éprouvé comme un frémissement aux dernières paroles du conteur. J'en jugeai au dos nu

de la comtesse de Damnaglia, alors si près de moi. Cette espèce de frémissement nerveux, tout le monde

le connaît et l'a ressenti. On l'appelle quelquefois avec poésie la mort qui passe. Etait-ce alors la vérité

qui passait?...

"Oui, - répondit le narrateur, c'est affreux; mais est-ce vrai? Les natures au coeur sur la main ne se font
pas l'idée des jouissances solitaires de l'hypocrisie, de ceux qui vivent et peuvent respirer la tête lacée

dans un masque. Mais, quand on y pense, ne comprend-on pas que leurs sensations aient réellement la

profondeur enflammée de l'enfer? Or, l'enfer, c'est le ciel en creux. Le mot diabolique ou divin, appliqué

à l'intensité des jouissances, exprime la même chose, c'est-à-dire des sensations qui vont jusqu'au

surnaturel. Mine de Stasseville était-elle de cette race d'âmes?... Je ne l'accuse ni ne la justifie. Je raconte

comme je peux son histoire, que personne n'a bien sue, et je cherche à l'éclairer par une étude à la Cuvier

sur sa personne. Voilà tout.

Du reste, cette analyse que je fais maintenant de la comtesse du Tremblay, sur le souvenir de son image,
empreinte dans ma mémoire comme un cachet d'onyx fouillé par un burin profond sur de la cire, je ne la

faisais point alors. Si j'ai compris cette femme, ce n'a été que bien plus tard... La toute-puissante volonté,

qu'à la réflexion j'ai reconnue en elle, depuis que l'expérience m'a appris à quel point le corps est la

moulure de l'âme, n'avait pas plus soulevé et tendu cette existence, encaissée dans de tranquilles

habitudes, que la vague ne gonfle et ne trouble un lac de mer, fortement encaissé dans ses bords. Sans

l'arrivée de Karkoël, de cet officier d'infanterie anglaise que des compatriotes avaient engagé à aller

manger sa demi-solde dans une ville normande, digne d'être anglaise, la débile et pâle moqueuse qu'on

appelait en riant madame de Givre, n'aurait jamais su elle- même quel impérieux vouloir elle portait dans

son sein de neige fondue, comme disait Mlle Ernestine de Beaumont, mais sur lequel, au moral, tout

avait glissé comme sur le plus dur mamelon des glaces polaires. Quand il arriva, qu'éprouva-t-elle?

Apprit-elle tout à coup que, pour une nature comme la sienne, sentir fortement, c'est vouloir?

Entraîna-t-elle par la volonté un homme qui ne semblait plus devoir aimer que le jeu?... Comment s'y

prit- elle pour réaliser une intimité dont il est difficile, en province, d'esquiver les dangers?... Tous

mystères, restés tels à jamais, mais qui, soupçonnés plus tard, n'avaient encore été pressentis par

personne à la fin de l'année 182... Et cependant, à cette époque, dans un des hôtels les plus paisibles de

cette ville, où le jeu était la plus grande affaire de chaque journée et presque de chaque nuit; sous les

persiennes silencieuses et les rideaux de mousseline brodée, voiles purs, élégants, et à moitié relevés

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