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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

«Qu'y avait-il donc derrière ces rideaux?»

Eh bien! une de celles qui me sont restées le plus dans la mémoire (mais tout à l'heure vous en
comprendrez la raison) est une fenêtre d'une des rues de la ville de ***, par laquelle nous passions cette

nuit-là. C'était à trois maisons - vous voyez si mon souvenir est précis - au-dessus de l'hôtel devant lequel

nous relayions; mais cette fenêtre, j'eus le loisir de la considérer plus de temps que le temps d'un simple

relais. Un accident venait d'arriver à une des roues de notre voiture, et on avait envoyé chercher le

charron qu'il fallut réveiller. Or, réveiller un charron, dans une ville de province endormie, et le faire

lever pour resserrer un écrou à une diligence qui n'avait pas de concurrence sur cette ligne-là, n'était pas

une petite affaire de quelques minutes... Que si le charron était aussi endormi dans son lit qu'on l'était

dans notre voiture, il ne devait pas être facile de le réveiller... De mon coupé, j'entendais à travers la

cloison les ronflements des voyageurs de l'intérieur, et pas un des voyageurs de l'impériale, qui, comme

on le sait, ont la manie de toujours descendre dès que la diligence arrête, probablement (car la vanité se

fourre partout en France, même sur l'impériale des voitures) pour montrer leur adresse à remonter, n'était

descendu... Il est vrai que l'hôtel devant lequel nous nous étions arrêtés était fermé. On n'y soupait point.

On avait soupé au relais précédent. L'hôtel sommeillait, comme nous. Rien n'y trahissait la vie. Nul bruit

n'en troublait le profond silence... si ce n'est le coup de balai, monotone et lassé, de quelqu'un (homme ou

femme... on ne savait; il faisait trop nuit pour bien s'en rendre compte) qui balayait alors la grande cour

de cet hôtel muet, dont la porte cochère restait habituellement ouverte. Ce coup de balai traînard, sur le

pavé, avait aussi l'air de dormir, ou du moins d'en avoir diablement envie! La façade de l'hôtel était noire

comme les autres maisons de la rue où il n'y avait de lumière qu'à une seule fenêtre... cette fenêtre que

précisément j'ai emportée dans ma mémoire et que j'ai là, toujours, sous le front!... La maison, dans

laquelle on ne pouvait pas dire que cette lumière brillait, car elle était tamisée par un double rideau

cramoisi dont elle traversait mystérieusement l'épaisseur, était une grande maison qui n'avait qu'un étage,

- mais placé très haut...

- C'est singulier! - fit le comte de Brassard, comme s'il se parlait à lui-même, on dirait que c'est toujours
le même rideau!

Je me retournai vers lui, comme si j'avais pu le voir dans notre obscur compartiment de voiture; mais la
lampe, placée sous le siège du cocher, et qui est destinée à éclairer les chevaux et la route, venait

justement de s'éteindre... Je croyais qu'il dormait, et il ne dormait pas, et il était frappé comme moi de

l'air qu'avait cette fenêtre; mais, plus avancé que moi, il savait, lui, pourquoi il l'était!

Or, le ton qu'il mit à dire cela - une chose d'une telle simplicité! - était si peu dans la voix de mon dit
vicomte de Brassard et m'étonna si fort, que je voulus avoir le coeur net de la curiosité qui me prit tout à

coup de voir son visage, et que je fis partir une allumette comme si j'avais voulu allumer mon cigare.

L'éclair bleuâtre de l'allumette coupa l'obscurité.

Il était pâle, non pas comme un mort... mais comme la Mort elle-même.

Pourquoi pâlissait-il?... Cette fenêtre, d'un aspect si particulier, cette réflexion et cette pâleur d'un homme
qui pâlissait très peu d'ordinaire, car il était sanguin, et l'émotion, lorsqu'il était ému, devait l'empourprer

jusqu'au crâne, le frémissement que je sentis courir dans les muscles de son puissant biceps, touchant

alors contre mon bras dans le rapprochement de la voiture, tout cela me produisit l'effet de cacher

quelque chose... que moi, le chasseur aux histoires, je pourrais peut-être savoir en m'y prenant bien.

- Vous regardiez donc aussi cette fenêtre, capitaine, et même vous la reconnaissiez? - lui dis-je de ce ton

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