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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

cette société envieuse et alignée où chacun plonge dans la vie de tous, on ne saurait prendre trop de
précautions contre des inductions faciles à faire de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas. La comtesse du

Tremblay les prenait en n'invitant jamais Marmor à son château de Stasseville, et en ne le recevant à la

ville que fort publiquement et les jours qu'elle recevait toutes ses connaissances. Sa politesse était pour

lui froide, impersonnelle. C'était une conséquence de ces bonnes manières qu'on doit avoir avec tous, non

pour eux, mais pour soi. Lui, de son côté, répondait par une politesse du même genre; et cela était si peu

affecté, si naturel dans tous les deux, qu'on a pu y être pris pendant quatre ans. Je l'ai déjà dit: hors le jeu,

Karkoël ne semblait pas exister. Il parlait peu. S'il avait quelque chose à cacher, il le couvrait très bien de

ses habitudes de silence. Mais la comtesse avait, elle, si vous vous le rappelez, l'esprit très extérieur et

très mordant. Pour ces sortes d'esprits, toujours en dehors, brillants, agressifs, se retenir, se voiler, est

chose difficile. Se voiler, n'est-ce pas même une manière de se trahir? Seulement, si elle avait les écailles

fascinantes et la triple langue du serpent, elle en avait aussi la prudence. Rien donc n'altéra l'éclat et

l'emploi féroces de sa plaisanterie habituelle. Souvent, quand on parlait de Karkoël devant elle, elle lui

décochait de ces mots qui sifflent et qui percent, et que Mlle de Beaumont, sa rivale d'épigrammes, lui

enviait. Si ce fut là un mensonge de plus, jamais mensonge ne fut mieux osé. Tenait-elle cette effrayante

faculté de dissimuler de son organisation sèche et contractile? Mais pourquoi s'en servait-elle, elle,

l'indépendance en personne par sa position et la fierté moqueuse du caractère? Pourquoi, si elle aimait

Karkoël et si elle en était aimée, le cachait-elle sous les ridicules qu'elle lui jetait de temps à autre, sous

ces plaisanteries apostates, renégates, impies, qui dégradent l'idole adorée... les plus grands sacrilèges en

amour?

Mon Dieu! qui sait? il y avait peut-être en tout cela du bonheur pour elle... - Si l'on jetait, docteur, - fit le
narrateur, en se tournant vers le docteur Beylasset, qui était accoudé sur un meuble de Boule, et dont le

beau crâne chauve renvoyait la lumière d'un candélabre que les domestiques venaient, en cet instant,

d'allumer au-dessus de sa tête, si l'on jetait sur la comtesse de Stasseville un de ces bons regards

physiologistes, - comme vous en avez, vous autres médecins, et que les moralistes devraient vous

emprunter, - il était évident que tout, dans les impressions de cette femme, devait rentrer, porter en

dedans, comme cette ligne hortensia passé qui formait ses lèvres, tant elle les rétractait; comme ces ailes

du nez, qui se creusaient au lieu de s'épanouir, immobiles et non pas frémissantes; comme ces yeux qui, à

certains moments, se renfonçaient sous leurs arcades sourcilières et semblaient remonter vers le cerveau.

Malgré son apparente délicatesse et une souffrance physique dont on suivait l'influence visible dans tout

son être, comme on suit les rayonnements d'une fêlure dans une substance trop sèche, elle était le plus

frappant diagnostic de la volonté, de cette pile de Volta intérieure à laquelle aboutissent nos nerfs. Tout

l'attestait, en elle, plus qu'en aucun être vivant que j'aie jamais contemplé. Cet influx de la volonté

sommeillante circulait - qu'on me passe le mot, car il est bien pédant! - puissanciellement jusque dans ses

mains, aristocratiques et princières pour la blancheur mate, l'opale irisée des ongles et l'élégance, mais

qui, pour la maigreur, le gonflement et l'implication des mille torsades bleuâtres des veines, et surtout

pour le mouvement d'appréhension avec lequel elles saisissaient les objets, ressemblaient à des griffes

fabuleuses, comme l'étonnante poésie des Anciens en attribuait à certains monstres au visage et au sein

de femme. Quand, après avoir lancé une de ces plaisanteries, un de ces traits étincelants et fins comme

les arêtes empoisonnées dont se servent les sauvages, elle passait le bout de sa langue vipérine sur ses

lèvres sibilantes, on sentait que dans une grande occasion, dans le dernier moment de la destinée, par

exemple, cette femme frêle et forte tout ensemble était capable de deviner le procédé des nègres, et de

pousser la résolution jusqu'à avaler cette langue si souple, pour mourir. À la voir, on ne pouvait douter

qu'elle ne fût, en femme, une de ces organisations comme il y en a dans tous les règnes de la nature, qui,

de préférence ou d'instinct, recherchent le fond au lieu de la surface des choses; un de ces êtres destinés à

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