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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

que de l'eau et du café. Les cartes, qui semblaient sa passion, étaient-elles sa passion réelle ou une
passion qu'il s'était donnée? car on se donne des passions comme des maladies. Etaient-elles une espèce

d'écran qu'il semblait déplier pour cacher son âme? Je l'ai toujours cru, quand je l'ai vu jouer comme il

jouait. Il enveloppa, creusa, invétéra cette passion du jeu dans l'âme joueuse de cette petite ville, au point

que, quand il fut parti, un spleen affreux, le spleen des passions trompées, tomba sur elle comme un

sirocco maudit et la fit ressembler davantage à une ville anglaise. Chez lui, la table de whist était ouverte

dès le matin. La journée, quand il n'était pas à la Vanillière ou dans quelque château des environs, avait la

simplicité de celle des hommes qui sont brûlés par l'idée fixe. Il se levait à neuf heures, prenait son thé

avec quelque ami venu pour le whist, qui commençait alors et ne finissait qu'à cinq heures de

l'après-midi. Comme il y avait beaucoup de monde à ces réunions, on se relayait à chaque robber, et ceux

qui ne jouaient point pariaient. Du reste, il n'y avait pas que des jeunes gens à ces espèces de matinées,

mais les hommes les plus graves de la ville. Des pères de famille, comme disaient les femmes de trente

ans, osaient passer leurs journées dans ce tripot, et elles beurraient, en toute occasion, d'intentions

perfides, mille tartelettes au verjus sur le compte de cet Ecossais, comme s'il avait inoculé la peste à toute

la contrée dans la personne de leurs maris. Elles étaient pourtant bien accoutumées à les voir jouer, mais

non dans ces proportions d'obstination et de furie. Vers cinq heures, on se séparait, pour se retrouver le

soir dans le monde et s'y conformer, en apparence, au jeu officiel et commandé par l'usage des maîtresses

de maison chez lesquelles on allait, mais, sous main et en réalité, pour jouer le jeu convenu le matin

même, au whist de Karkoël. Je vous laisse à penser à quel degré de force ces hommes, qui ne faisaient

plus qu'une chose, atteignirent. Ils élevèrent ce whist jusqu'à la hauteur de la plus difficile et de la plus

magnifique escrime. Il y eut sans doute des pertes fort considérables; mais ce qui empêcha les

catastrophes et les ruines que le jeu traîne toujours après soi, ce furent précisément sa fureur et la

supériorité de ceux qui jouaient. Toutes ces forces finissaient par s'équilibrer entre elles; et puis, dans un

rayon si étroit, on était trop souvent partner les uns des autres pour ne pas, au bout d'un certain temps,

comme on dit en termes de jeu, se rattraper.

L'influence de Marmor de Karkoël, contre laquelle regimbèrent en dessous les femmes raisonnables, ne
diminua point, mais augmenta au contraire. On le conçoit. Elle venait moins de Marmor et d'une manière

d'être entièrement personnelle, que d'une passion qu'il avait trouvée là, vivante, et que sa présence, à lui

qui la partageait, avait exaltée. Le meilleur moyen, le seul peut-être de gouverner les hommes, c'est de les

tenir par leurs passions. Comment ce Karkoël n'eût-il pas été puissant? Il avait ce qui fait la force des

gouvernements, et, de plus, il ne songeait pas à gouverner. Aussi arriva-t-il à cette domination qui

ressemble à un ensorcellement. On se l'arrachait. Tout le temps qu'il resta dans cette ville, il fut toujours

reçu avec le même accueil, et cet accueil était une fiévreuse recherche. Les femmes, qui le redoutaient,

aimaient mieux le voir chez elles que de savoir leurs fils ou leurs maris chez lui, et elles le recevaient

comme les femmes reçoivent, même sans l'aimer, un homme qui est le centre d'une attention, d'une

préoccupation, d'un mouvement quelconque. L'été, il allait passer quinze jours, un mois, à la campagne.

Le marquis de Saint-Albans l'avait pris sous son admiration spéciale, - protection ne dirait pas assez. À la

campagne, comme à la ville, c'étaient des whists éternels. Je me rappelle avoir assisté (j'étais un écolier

en vacances alors) à une superbe partie de pêche au saumon, dans les eaux brillantes de la Douve,

pendant tout le temps de laquelle Marmor de Karkoël joua, en canot, au whist à deux morts (double

dummy), avec un gentilhomme du pays. Il fût tombé dans la rivière qu'il eût joué encore!... Seule, une

femme de cette société ne recevait pas l'Ecossais à la campagne, et à peine à la ville. C'était la comtesse

du Tremblay.

Qui pouvait s'en étonner? Personne. Elle était veuve, et elle avait une fille charmante. En province, dans

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