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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

vie monotone de cette ville de province où s'était tari ce qui lui restait de jeunesse, comme une eau
dormante sous des nénuphars? Ses motifs pour agir, motifs de raison, de conscience, d'instinct, de

réflexion, de tempérament, de goût, tous ces flambeaux intérieurs qui jettent leur lumière sur nos actes,

ne projetaient pas de lueurs sur les siens. Rien du dedans n'éclairait les dehors de cette femme. Rien du

dehors ne se répercutait au dedans! Fatigués d'avoir guetté si longtemps sans rien voir dans Mme de

Stasseville, les gens de province, qui ont pourtant une patience de prisonnier ou de pêcheur à la ligne,

quand ils veulent découvrir quelque chose, avaient fini par abandonner ce casse- tête, comme on jette

derrière un coffre un manuscrit qu'il aurait été impossible de déchiffrer.

- Nous sommes bien bêtes, - avait dit un soir, dogmatiquement, la comtesse de Hautcardon, - et cela
remontait à plusieurs années - de nous donner un tel tintouin pour savoir ce qu'il y a dans le fond de l'âme

de cette femme: probablement il n'y a rien!»

III

«Et cette opinion de la douairière de Hautcardon avait été acceptée. Elle avait eu force de loi sur tous ces
esprits dépités et désappointés de l'inutilité de leurs observations, et qui ne cherchaient qu'une raison pour

se rendormir. Cette opinion régnait encore, mais à la manière des rois fainéants, quand Marmor de

Karkoël, l'homme peut-être qui devait le moins se rencontrer dans la vie de la comtesse du Tremblay de

Stasseville, vint du bout du monde s'asseoir à cette table verte où il manquait un partner. Il était né,

racontait son cornac Hartford, dans les montagnes de brume des îles Shetland. Il était du pays où se passe

la sublime histoire de Walter Scott, cette réalité du Pirate que Marmor allait reprendre en sous-oeuvre,

avec des variantes, dans une petite ville ignorée des côtes de la Manche. Il avait été élevé aux bords de

cette mer sillonnée par le vaisseau de Cleveland. Tout jeune, il avait dansé les danses du jeune Mordaunt

avec les filles du vieux Troil. Il les avait retenues, et plus d'une fois il les a dansées devant moi sur la

feuille en chêne des parquets de cette petite ville prosaïque, mais digne, qui juraient avec la poésie

sauvage et bizarre de ces danses hyperboréennes. À quinze ans, on lui avait acheté une lieutenance dans

un régiment anglais qui allait aux Indes, et pendant douze ans il s'y était battu contre les Marattes. Voilà

ce qu'on apprit bientôt de lui et de Hartford, et aussi qu'il était gentilhomme, parent des fameux Douglas

d'Ecosse au coeur sanglant. Mais ce fut tout. Pour le reste, on l'ignorait, et on devait l'ignorer toujours.

Ses aventures aux Indes, dans ce pays grandiose et terrible où les hommes dilatés apprennent des

manières de respirer auxquelles l'air de l'Occident ne suffit plus, il ne les raconta jamais. Elles étaient

tracées en caractères mystérieux sur le couvercle de ce front d'or bruni, qui ne s'ouvrait pas plus que ces

boîtes à poison asiatique, gardées, pour le jour de la défaite et des désastres, dans l'écrin des sultans

indiens. Elles se révélaient par un éclair aigu de ces yeux noirs, qu'il savait éteindre quand on le

regardait, comme on souffle un flambeau quand on ne veut pas être vu, et par l'autre éclair de ce geste

avec lequel il fouettait ses cheveux sur sa tempe, dix fois de suite, pendant un robber de whist ou une

partie d'écarté. Mais hors ces hiéroglyphes de geste et de physionomie que savent lire les observateurs, et

qui n'ont, comme la langue des hiéroglyphes, qu'un fort petit nombre de mots, Marmor de Karkoël était

indéchiffrable, autant, à sa manière, que la comtesse du Tremblay l'était à la sienne. C'était un Cleveland

silencieux. Tous les jeunes nobles de la ville qu'il habitait, et il y en avait plusieurs de fort spirituels,

curieux comme des femmes et entortillants comme des couleuvres, étaient démangés du désir de lui faire

raconter les mémoires inédits de sa jeunesse, entre deux cigarettes de maryland. Mais ils avaient toujours

échoué. Ce lion marin des îles Hébrides, roussi par le soleil de Lahore, ne se prenait pas à ces souricières

de salon offertes aux appétits de la vanité, à ces pièges à paon où la fatuité française laisse toutes ses

plumes, pour le plaisir de les étaler. La difficulté ne put jamais être tournée. Il était sobre comme un Turc

qui croirait au Coran. Espèce de muet qui gardait bien le sérail de ses pensées! Je ne l'ai jamais vu boire

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