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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

jouait comme s'il eût joué avec trois paires de mains qui eussent tenu les cartes, sans s'inquiéter de savoir
à qui ces mains appartenaient. Les dernières brises de cette soirée d'août déferlaient en vagues de soufflés

et de parfums sur ces trente chevelures de jeunes filles, nu-tête, pour arriver chargées de nouveaux

parfums et d'effluves virginales, prises à ce champ de têtes radieuses, et se briser contre ce front cuivré

large et bas, écueil de marbre humain qui ne faisait pas un seul pli. Il ne s'en apercevait même pas. Ses

nerfs étaient muets. En cet instant, il faut l'avouer, il portait bien son nom de Marmor! Inutile de dire qu'il

gagna.

Le marquis se retirait toujours vers minuit. Il fut reconduit par l'obséquieux Hartford, qui lui donna le
bras jusqu'à sa voiture.

- C'est le dieu du chelem (slam) que ce Karkoël! lui dit-il, avec la surprise de l'enchantement;
arrangez-vous pour qu'il ne nous quitte pas de si tôt.

Hartford le promit et le vieux marquis, malgré son âge et son sexe, se prépara à jouer le rôle d'une sirène
d'hospitalité.

Je me suis arrêté sur cette première soirée d'un séjour qui dura plusieurs années. je n'y étais pas; mais elle
m'a été racontée par un de mes parents plus âgé que moi, et qui, joueur comme tous les jeunes gens de

cette petite ville où le jeu était l'unique ressource qu'on eût, dans cette famine de toutes les passions, se

prit de goût pour le dieu du chelem. Revue en se retournant et avec des impressions rétrospectives qui ont

leur magie, cette soirée, d'une prose commune et si connue, une partie de whist gagnée, prendra des

proportions qui pourront peut-être vous étonner. - La quatrième personne de cette partie, la comtesse de

Stasseville, ajoutait mon parent, perdit son argent avec l'indifférence artistocratique qu'elle mettait à tout.

Peut-être fut-ce de cette partie de whist que son sort fut décidé, là où se font les destinées. Qui comprend

un seul mot à ce mystère de la vie?... Personne n'avait alors d'intérêt à observer la comtesse. Le salon ne

fermentait que du bruit des jetons et des fiches... Il aurait été curieux de surprendre dans cette femme,

jugée alors et rejugée un glaçon poli et coupant, si ce qu'on a cru depuis et répété tout bas avec

épouvante, a daté de ce moment-là.

La comtesse du Tremblay de Stasseville était une femme de quarante ans, d'une très faible santé, pâle et
mince, mais d'un mince et d'un pâle que je n'ai vus qu'à elle. Son nez bourbonien, un peu pincé, ses

cheveux châtain clair, ses lèvres très fines, annonçaient une femme de race, mais chez qui la fierté peut

devenir aisément cruelle. Sa pâleur teintée de soufre était maladive.

Elle se fût nommée Constance, - disait Mlle Ernestine de Beaumont, qui ramassait des épigrammes
jusque dans Gibbon, - qu'on eût pu l'appeler Constance Chlore.

Pour qui connaissait le genre d'esprit de Mlle de Beaumont, on était libre de mettre une atroce intention
dans ce mot. Malgré sa pâleur, cependant, malgré la couleur hortensia passé des lèvres de la comtesse du

Tremblay de Stasseville, il y avait pour l'observateur avisé, précisément dans ces lèvres à peine

marquées, ténues et vibrantes comme la cordelette d'un arc, une effrayante physionomie de fougue

réprimée et de volonté. La société de province ne le voyait pas. Elle ne voyait, elle, dans la rigidité de

cette lèvre étroite et meurtrière, que le fil d'acier sur lequel dansait incessamment la flèche barbelée de

l'épigramme. Des yeux pers (car la comtesse portait de sinople, étincelé d'or, dans son regard comme

dans ses armes) couronnaient, comme deux étoiles fixes, ce visage sans le réchauffer. Ces deux

émeraudes, striées de jaune, enchâssées sous les sourcils blonds et fades de ce front busqué, étaient aussi

froides que si on les avait retirées du ventre et du frai du poisson de Polycrate. L'esprit seul, un esprit

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