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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

Hartford. Les jeunes filles ne retournèrent pas seulement la tête par-dessus l'épaule pour le voir. Elles
étaient à discuter (on commençait à discuter dès ce temps-là) la composition du bureau de leur

congrégation et la démission d'une des vice-présidentes qui n'était pas ce jour-là chez Mme de Beaumont.

C'était un peu plus important que de regarder un Anglais ou un Ecossais. Elles étaient un peu blasées sur

ces éternelles importations d'Anglais et d'Ecossais. Un homme qui, comme les autres, ne s'occuperait que

des dames de carreau et de trèfle! Un protestant, d'ailleurs! un hérétique! Encore, si ç'eût été un lord

catholique d'Irlande! Quant aux personnes âgées, qui jouaient déjà aux autres tables lorsqu'on annonça

M. Hartford, elles jetèrent un regard distrait sur l'étranger qui le suivait et se replongèrent, de toute leur

attention, dans leurs cartes, comme des cygnes plongent dans l'eau de toute la longueur de leurs cous.

M. de Karkoël ayant été choisi pour le partner du marquis de Saint-Albans la personne qui jouait en face
de M. Hartford était la comtesse du Tremblay de Stasseville, dont la fille Herminie, la plus suave fleur de

cette jeunesse qui s'épanouissait dans les embrasures du salon, parlait alors à Mlle Ernestine de

Beaumont. Par hasard, les yeux de Mlle Herminie se trouvaient dans la direction de la table où jouait sa

mère.

- Regardez, Ernestine, fit-elle à demi-voix, comme cet Ecossais donne!

M. de Karkoël venait de se, déganter... Il avait tiré de leur étui de chamois parfumé, des mains blanches
et bien sculptées, à faire la religion d'une petite maîtresse qui les aurait eues, et il donnait les cartes

comme on les donne au whist, une à une, mais avec un mouvement circulaire d'une rapidité si

prodigieuse, que cela étonnait comme le doigté de Liszt. L'homme qui maniait les cartes ainsi devait être

leur maître... Il y avait dix ans de tripot dans cette foudroyante et augurale manière de donner.

- C'est la difficulté vaincue dans le mauvais ton, dit la hautaine Ernestine, de sa lèvre la plus dédaigneuse,
- mais le mauvais ton est vainqueur!

Dur jugement pour une si jeune demoiselle; mais, avoir bon ton était plus pour cette jolie tête-là que
d'avoir l'esprit de Voltaire. Elle a manqué sa destinée, Mlle Ernestine de Beaumont, et elle a dû mourir de

chagrin de n'être pas la camerera major d'une reine d'Espagne.

La manière de jouer de Marmor de Karkoël fit équation avec cette donne merveilleuse. Il montra une
supériorité qui enivra de plaisir le vieux marquis, car il éleva la manière de jouer de l'ancien partner de

Fox, et l'enleva jusqu'à la sienne. Toute supériorité quelconque est une séduction irrésistible, qui procède

par rapt et vous emporte dans son orbite. Mais ce n'est pas tout. Elle vous féconde en vous emportant.

Voyez les grands causeurs! ils donnent la réplique, et ils l'inspirent. Quand ils ne causent plus, les sots,

privés du rayon qui les dora, reviennent, ternes, à fleur d'eau de conversation, comme des poissons morts

retournés qui montrent un ventre sans écailles. M. de Karkoël fit bien plus que d'apporter une sensation

nouvelle à un homme qui les avait épuisées: il augmenta l'idée que le marquis avait de lui-même, il

couronna d'une pierre de plus l'obélisque, depuis longtemps mesuré, que ce roi du whist s'était élevé dans

les discrètes solitudes de son orgueil.

Malgré l'émotion qui le rajeunissait, le marquis observa l'étranger pendant la partie du fond de cette patte
d'oie (comme nous disons de la griffe du Temps, pour lui payer son insolence de nous la mettre sur la

figure) qui bridait ses yeux spirituels. L'Ecossais ne pouvait être goûté, apprécié, dégusté, que par un

joueur d'une très grande force. Il avait cette attention profonde, réfléchie, qui se creuse en combinaisons

sous les rencontres du jeu, et il la voilait d'une impassibilité superbe. À côté de lui, les sphinx accroupis

dans la lave de leur basalte auraient semblé les statues des Génies de la confiance et de l'expansion. Il

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