bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

plus bas qu'eux?... Ils ne l'entendaient pas. Les jeunes gens qui auraient pu s'insulter, se prendre de
querelle, ne se rencontraient point dans les lieux publics, qui sont des arènes chauffées à rouge par la

présence et les yeux des femmes.

Il n'y avait pas de spectacle. La salle manquant, jamais il ne passait de comédiens. Les cafés, ignobles
comme des cafés de province, ne voyaient guère autour de leurs billards que ce qu'il y avait de plus

abaissé parmi la bourgeoisie, quelques mauvais sujets tapageurs et quelques officiers en retraite, débris

fatigués des guerres de l'Empire. D'ailleurs, quoique enragés d'égalité blessée (ce sentiment qui, à lui

seul, explique les horreurs de la Révolution), ces bourgeois avaient gardé, malgré eux, la superstition des

respects qu'ils n'avaient plus.

Le respect des peuples ressemble un peu à cette sainte Ampoule, dont on s'est moqué avec une bêtise de
tant d'esprit. Lorsqu'il n'y en a plus, il y en a encore. Le fils du bimbelotier déclame contre l'inégalité des

rangs; mais, seul, il n'ira point traverser la place publique de sa ville natale, où tout le monde se connaît

et où l'on vit depuis l'enfance, pour insulter de gaieté de coeur le fils d'un Clamorgan-Taillefer, par

exemple, qui passe donnant le bras à sa soeur. Il aurait la ville contre lui. Comme toutes les choses haïes

et enviées, la naissance exerce physiquement sur ceux qui la détestent une action qui est peut-être la

meilleure preuve de son droit. Dans les temps de révolution, on réagit contre elle, ce qui est la subir

encore; mais dans les temps calmes, on la subit tout au long.

Or, on était dans une de ces périodes tranquilles, en 182... Le libéralisme, qui croissait à l'ombre de la
Charte constitutionnelle comme les chiens de la lice grandissaient dans leur chenil d'emprunt, n'avait pas

encore étouffé un royalisme que le passage des Princes, revenant de l'exil, avait remué dans tous les

coeurs jusqu'à l'enthousiasme. Cette époque, quoi qu'on ait dit, fut un moment superbe pour la France,

convalescente monarchique, à qui le couperet des révolutions avait tranché les mamelles, mais qui, pleine

d'espérance, croyait pouvoir vivre ainsi, et ne sentait pas dans ses veines les germes mystérieux du cancer

qui l'avait déjà déchirée, et qui, plus tard, devra la tuer.

Pour la petite ville que j'essaie de vous faire connaître, ce fut un moment de paix profonde et concentrée.
Une mission qui venait de se clore avait, dans la société noble, engourdi le dernier symptôme de la vie,

l'agitation et les plaisirs de la jeunesse. On ne dansait plus. Les bals étaient proscrits comme une

perdition. Les jeunes filles portaient des croix de mission sur leurs gorgerettes, et formaient des

associations religieuses sous la direction d'une présidente. On tendait au grave, à faire mourir de rire, si

l'on avait osé. Quand les quatre tables de whist étaient établies pour les douairières et les vieux

gentils-hommes, et les deux tables d'écarté pour les jeunes gens, ces demoiselles se plaçaient, comme à

l'église, dans leurs chapelles où elles étaient séparées des hommes, et elles formaient, dans un angle du

salon, un groupe silencieux... pour leur sexe (car tout est relatif), chuchotant au plus quand elles

parlaient, mais bâillant en dedans à se rougir les yeux, et contrastant par leur tenue un peu droite avec la

souplesse pliante de leurs tailles, le rose et le lilas de leurs robes, et la folâtre légèreté de leurs pèlerines

de blonde et de leurs rubans.»

II

«La seule chose, - continua le conteur de cette histoire où tout est vrai et réel comme la petite ville où elle
s'est passée, et qu'il avait peinte si ressemblante que quelqu'un, moins discret que lui, venait d'en

prononcer le nom; - la seule chose qui eût, je ne dirai pas la physionomie d'une passion, mais enfin qui

ressemblât à du mouvement, à du désir, à de l'intensité de sensation, dans cette société singulière où les

jeunes filles avaient quatre-vingts ans d'ennui dans leurs âmes limpides et introublées, c'était le jeu, la

< page précédente | 70 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.