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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

devoir de parler quand même, et on est souvent puni de cette hypocrisie innocente par le vide et l'ennui
de ces conversations où les sots, même nés silencieux (il y en a), se travaillent et se détirent pour dire

quelque chose et être aimables. En voiture publique, tout le monde est chez soi autant que chez les autres,

- et on peut sans inconvenance rentrer dans le silence qui plaît et faire succéder à la conversation la

rêverie... Malheureusement, les hasards de la vie sont affreusement plats, et jadis (car c'est jadis déjà) on

montait vingt fois en voiture publique, - comme aujourd'hui vingt fois en wagon, - sans rencontrer un

causeur animé et intéressant... Le vicomte de Brassard échangea d'abord avec moi quelques idées que les

accidents de la route, les détails du paysage et quelques souvenirs du monde où nous nous étions

rencontrés autrefois avaient fait naître, - puis, le jour déclinant nous versa son silence dans son

crépuscule. La nuit, qui, en automne, semble tomber à pic du ciel, tant elle vient vite! nous saisit de sa

fraîcheur, et nous nous roulâmes dans nos manteaux, cherchant de la tempe le dur coin qui est l'oreiller

de ceux qui voyagent. Je ne sais si mon compagnon s'endormit dans son angle de coupé; mais moi, je

restai éveillé dans le mien. J'étais si blasé sur la route que nous faisions là et que j'avais tant de fois faite,

que je prenais à peine garde aux objets extérieurs, qui disparaissaient dans le mouvement de la voiture, et

qui semblaient courir dans la nuit, en sens opposé à celui dans lequel nous courions. Nous traversâmes

plusieurs petites villes, semées, çà et là, sur cette longue route que les postillons appelaient encore: un

fier «ruban de queue», en souvenir de la leur, pourtant coupée depuis longtemps. La nuit devint noire

comme un four éteint, - et, dans cette obscurité, ces villes inconnues par lesquelles nous passions avaient

d'étranges physionomies et donnaient l'illusion que nous étions au bout du monde... Ces sortes de

sensations que je note ici, comme le souvenir des impressions dernières d'un état de choses disparu,

n'existent plus et ne reviendront jamais pour personne. À présent, les chemins de fer, avec leurs gares à

l'entrée des villes, ne permettent plus au voyageur d'embrasser, en un rapide coup d'oeil, le panorama

fuyant de leurs rues, au galop des chevaux d'une diligence qui va, tout à l'heure, relayer pour repartir.

Dans la plupart de ces petites villes que nous traversâmes, les réverbères, ce luxe tardif, étaient rares, et

on y voyait certainement bien moins que sur les routes que nous venions de quitter. Là, du moins, le ciel

avait sa largeur, et la grandeur de l'espace faisait une vague lumière, tandis qu'ici le rapprochement des

maisons qui semblaient se baiser, leurs ombres portées dans ces rues étroites, le peu de ciel et d'étoiles

qu'on apercevait entre les deux rangées des toits, tout ajoutait au mystère de ces villes endormies, où le

seul homme qu'on rencontrât était - à la porte de quelque auberge - un garçon d'écurie avec sa lanterne,

qui amenait les chevaux de relais, et qui bouclait les ardillons de leur attelage, en sifflant ou en jurant

contre ses chevaux récalcitrants ou trop vifs... Hors cela et l'éternelle interpellation, toujours la même, de

quelque voyageur, ahuri de sommeil, qui baissait une glace et criait dans la nuit, rendue plus sonore à

force de silence: «Où sommes-nous donc, postillon?...» rien de vivant ne s'entendait et ne se voyait

autour et dans cette voiture pleine de gens qui dormaient, en cette ville endormie, où peut-être quelque

rêveur, comme moi, cherchait, à travers la vitre de son compartiment, à discerner la façade des maisons

estompée par la nuit, ou suspendait son regard et sa pensée à quelque fenêtre éclairée encore à cette heure

avancée, en ces petites villes aux moeurs réglées et simples, pour qui la nuit était faite surtout pour

dormir. La veille d'un être humain, - ne fût-ce qu'une sentinelle, - quand tous les autres êtres sont plongés

dans cet assoupissement qui est l'assoupissement de l'animalité fatiguée, a toujours quelque chose

d'imposant. Mais l'ignorance de ce qui fait veiller derrière une fenêtre aux rideaux baissés, où la lumière

indique la vie et la pensée, ajoute la poésie du rêve à la poésie de la réalité. Du moins, pour moi, je n'ai

jamais pu voir une fenêtre, - éclairée la nuit, - dans une ville couchée, par laquelle je passais, - sans

accrocher à ce cadre de lumière un monde de pensées, - sans imaginer derrière ces rideaux des intimités

et des drames... Et maintenant, oui, au bout de tant d'années, j'ai encore dans la tête de ces fenêtres qui y

sont restées éternellement et mélancoliquement lumineuses, et qui me font dire souvent, lorsqu'en y

pensant, je les revois dans mes songeries:

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