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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

qui est aussi difficile que de spiritualiser ses sensations. Protégé par la discussion, je me glissai sans être
vu derrière le dos éclatant et velouté de la belle comtesse de Damnaglia, qui mordait du bout de sa lèvre

l'extrémité de son éventail replié, tout en écoutant, comme ils écoutaient tous, dans ce monde où savoir

écouter est un charme. Le jour baissait, un jour rose qui se teignait enfin de noir, comme les vies

heureuses. On était rangé en cercle et on dessinait, dans la pénombre crépusculaire du salon, comme une

guirlande d'hommes et de femmes, dans des poses diverses, négligemment attentives. C'était une espèce

de bracelet vivant dont la maîtresse de la maison, avec son profil égyptien, et le lit de repos sur lequel

elle est éternellement couchée, comme Cléopâtre, formait l'agrafe. Une croisée ouverte laissait voir un

pan du ciel et le balcon où se tenaient quelques personnes. Et l'air était si pur et le quai d'Orsay si

profondément silencieux, à ce moment-là, qu'elles ne perdaient pas une syllabe de la voix qu'on entendait

dans le salon, malgré les draperies en vénitienne de la fenêtre, qui devaient amortir cette voix sonore et

en retenir les ondulations dans leurs plis. Quand j'eus reconnu celui qui parlait, je ne m'étonnai ni de cette

attention, - qui n'était plus seulement une grâce octroyée par la grâce,... - ni de l'audace de qui gardait

ainsi la parole plus longtemps qu'on n'avait coutume de le faire, dans ce salon d'un ton si exquis.

En effet, c'était le plus étincelant causeur de ce royaume de la causerie. Si ce n'est pas son nom, voilà son
titre! Pardon. Il en avait encore un autre... La médisance ou la calomnie, ces Ménechmes qui se

ressemblent tant qu'on ne peut les reconnaître, et qui écrivent leur gazette à rebours, comme si c'était de

l'hébreu (n'en est-ce pas souvent?), écrivaient en égratignures qu'il avait été le héros de plus d'une

aventure qu'il n'eût pas certainement, ce soir-là, voulu raconter.

«... Les plus beaux romans de la vie - disait-il, quand je m'établis sur mes coussins de canapé, à l'abri des
épaules de la comtesse de Damnaglia, - sont des réalités qu'on a touchées du coude, ou même du pied, en

passant. Nous en avons tous vu. Le roman est plus commun que l'histoire. je ne parle pas de ceux-là qui

furent des catastrophes éclatantes, des drames joués par l'audace des sentiments les plus exaltés à la

majestueuse barbe de l'Opinion; mais à part ces clameurs très rares, faisant scandale dans une société

comme la nôtre, qui était hypocrite hier, et qui n'est plus que lâche aujourd'hui, il n'est personne de nous

qui n'ait été témoin de ces faits mystérieux de sentiment ou de passion qui perdent toute une destinée, de

ces brisements de coeur qui ne rendent qu'un bruit sourd, comme celui d'un corps tombant dans l'abîme

caché d'une oubliette, et par-dessus lequel le monde met ses mille voix ou son silence. On peut dire

souvent du roman ce que Molière disait de la vertu: "Où diable va-t-il se nicher?..." Là où on le croit le

moins, on le trouve! Moi qui vous parle, j'ai vu dans mon enfance... non, vu n'est pas le mot! j'ai deviné,

pressenti, un de ces drames cruels, terribles, qui ne se jouent pas en public, quoique le public en voie les

acteurs tous les jours; une de ces sanglantes comédies, comme disait Pascal, mais représentées à huis

clos, derrière une toile de manoeuvre, le rideau de la vie privée et de l'intimité. Ce qui sort de ces drames

cachés, étouffés, que j'appellerai presque à transpiration rentrée, est plus sinistre, et d'un effet plus

poignant sur l'imagination et sur le souvenir, que si le drame tout entier s'était déroulé sous vos yeux. Ce

qu'on ne sait pas centuple l'impression de ce qu'on sait. Me trompé-je? Mais je me figure que l'enfer, vu

par un soupirail, devrait être plus effrayant que si, d'un seul et planant regard, on pouvait l'embrasser tout

entier.»

Ici, il fit une légère pause. Il exprimait un fait tellement humain, d'une telle expérience d'imagination
pour ceux qui en ont un peu, que pas un contradicteur ne s'éleva. Tous les visages peignaient la curiosité

la plus vive. La jeune Sibylle, qui était pliée en deux aux pieds du lit de repos où s'étendait sa mère, se

rapprocha d'elle avec une crispation de terreur, comme si l'on eût glissé un aspic entre sa plate poitrine

d'enfant et son corset.

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