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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

- Est-ce qu'il n'y a pas, madame, une espèce de tulle qu'on appelle du tulle illusion?...

(À une soirée chez le prince T...)

J'étais, un soir de l'été dernier, chez la baronne de Mascranny, une des femmes de Paris qui aiment le plus
l'esprit comme on en avait autrefois, et qui ouvre les deux battants de son salon - un seul suffirait - au peu

qui en reste parmi nous. Est-ce que dernièrement l'Esprit ne s'est pas changé en une bête à prétention

qu'on appelle l'Intelligence?... La baronne de Mascranny est, par son mari, d'une ancienne et très illustre

famille, originaire des Grisons. Elle porte, comme tout le monde le sait, de gueules à trois fasces, vivrées

de gueules à l'aigle éployée d'argent, addextrée d'une clef d'argent, senestrée d'un casque de même, l'écu

chargé, en coeur, d'un écusson d'azur à une fleur de lys d'or; et ce chef, ainsi que les pièces qui le

couvrent, ont été octroyées par plusieurs souverains de l'Europe à la famille de Mascranny, en

récompense des services qu'elle leur a rendus à différentes époques de l'histoire. Si les souverains de

l'Europe n'avaient pas aujourd'hui de bien autres affaires à démêler, ils pourraient charger de quelque

pièce nouvelle un écu déjà si noblement compliqué, pour le soin véritablement héroïque que la baronne

prend de la conversation cette fille expirante des aristocraties oisives et des monarchies absolues. Avec

l'esprit et les manières de son nom, la baronne de Mascranny a fait de son salon une espèce de Coblentz

délicieux où s'est réfugiée la conversation d'autrefois, la dernière gloire de l'esprit français, forcé

d'émigrer devant les moeurs utilitaires et occupées de notre temps. C'est là que chaque soir, jusqu'à ce

qu'il se taise tout à fait, il chante divinement son chant du cygne. Là, comme dans les rares maisons de

Paris où l'on a conservé les grandes traditions de la causerie, on ne carre guère de phrases, et le

monologue est à peu près inconnu. Rien n'y rappelle l'article du journal et le discours politique, ces deux

moules si vulgaires de la pensée, au dix-neuvième siècle. L'esprit se contente d'y briller en mots

charmants ou profonds, mais bientôt dits; quelquefois même en de simples intonations, et moins que cela

encore, en quelque petit geste de génie. Grâce à ce bienheureux salon, j'ai mieux reconnu une puissance

dont je n'avais jamais douté, la puissance du monosyllabe. Que de fois j'en ai entendu lancer ou laisser

tomber avec un talent bien supérieur à celui de Mlle Mars, la reine du monosyllabe à la scène, mais qu'on

eût lestement détrônée au faubourg Saint-Germain, si elle avait pu y paraître; car les femmes y sont trop

grandes dames pour, quand elles sont fines, y raffiner la finesse comme une actrice qui joue Marivaux.

Or, ce soir-là, par exception, le vent n'était pas au monosyllabe. Quand j'entrai chez la baronne de
Mascranny, il s'y trouvait assez du monde qu'elle appelle ses intimes, et la conversation y était animée de

cet entrain qu'elle y a toujours. Comme les fleurs exotiques qui ornent les vases de jaspe de ses consoles,

les intimes de la baronne sont un peu de tous les pays. Il y a parmi eux des Anglais, des Polonais, des

Russes; mais ce sont tous des Français pour le langage et par ce tour d'esprit et de manières qui est le

même partout, à une certaine hauteur de société. Je ne sais pas de quel point on était parti pour arriver là;

mais, quand j'entrai, on parlait romans. Parier romans, c'est comme si chacun avait parlé de sa vie. Est-il

nécessaire d'observer que, dans cette réunion d'hommes et de femmes du monde, on n'avait pas le

pédantisme d'agiter la question littéraire? Le fond des choses, et non la forme, préoccupait. Chacun de

ces moralistes supérieurs, de ces praticiens, à divers degrés, de la passion et de la vie, qui cachaient de

sérieuses expériences sous des propos légers et des airs détachés, ne voyait alors dans le roman qu'une

question de nature humaine, de moeurs et d'histoire. Rien de plus. Mais n'est- ce donc pas tout?... Du

reste, il fallait qu'on eût déjà beaucoup causé sur ce sujet, car les visages avaient cette intensité de

physionomie qui dénote un intérêt pendant longtemps excité. Délicatement fouettés les uns par les autres,

tous ces esprits avaient leur mousse. Seulement, quelques âmes vives - j'en pouvais compter trois ou

quatre dans ce salon - se tenaient en silence, les unes le front baissé, les autres l'oeil fixé rêveusement aux

bagues d'une main étendue sur leurs genoux. Elles cherchaient peut-être à corporiser leurs rêveries, ce

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