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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

avec une pince. Or, son histoire me pinçait encore plus que ce système d'articulations de crabe qui
formait sa redoutable main.

«Vous vous doutez bien, - continua-t-il, - que je fus le premier à savoir l'empoisonnement de la comtesse.
Coupables ou non, il fallait bien qu'ils m'envoyassent chercher, moi qui étais le médecin. On ne prit pas

la peine de seller un cheval. Un garçon d'écurie vint à poil et au grand galop me trouver à V..., d'où je le

suivis, du même galop, à Savigny. Quand j'arrivai, - cela avait-il été calculé? - il n'était plus possible

d'arrêter les ravages de l'empoisonnement. Serlon, dévasté de physionomie, vint au devant de moi dans la

cour et me dit, au dégagé de l'étrier, comme s'il eût eu peur des mots dont il se servait:

- Une domestique s'est trompée. (Il évitait de dire: Eulalie, que tout le monde nommait le lendemain.)
Mais, docteur, ce n'est pas possible! Est-ce que l'encre double serait un poison?...

- Cela dépend des substances avec quoi elle est faite, - repartis-je. - Il m'introduisit chez la comtesse,
épuisée de douleur, et dont le visage rétracté ressemblait à un peloton de fil blanc tombé dans de la

teinture verte... Elle était effrayante ainsi. Elle me sourit affreusement de ses lèvres noires et de ce sourire

qui dit à un homme qui se tait: "Je sais bien ce que vous pensez..." D'un tour d'oeil je cherchai dans la

chambre si Eulalie ne s'y trouvait pas. J'aurais voulu voir sa contenance à pareil moment. Elle n'y était

point. Toute brave qu'elle fût, avait-elle eu peur de moi?... Ah! je n'avais encore que d'incertaines

données...

La comtesse fit un effort en m'apercevant et s'était soulevée sur son coude.

- Ah! vous voilà, docteur, - dit-elle; - mais vous venez trop tard. Je suis morte. Ce n'est pas le médecin
qu'il fallait envoyer chercher, Serlon, c'était le prêtre. Allez! donnez des ordres pour qu'il vienne, et que

tout le monde me laisse seule deux minutes avec le docteur. Je le veux!

Elle dit ce: Je le veux, comme je ne le lui avais jamais entendu dire, - comme une femme qui avait ce
front et ce menton dont je vous ai parlé.

- Même moi? - dit Savigny, faiblement.

- Même vous, - fit-elle. Et elle ajouta, presque caressante: - Vous savez, mon ami, que les femmes ont
surtout des pudeurs pour ceux qu'elles aiment.

À peine fut-il sorti, qu'un atroce changement se produisit en elle. De douce, elle devint fauve.

- Docteur, - dit-elle d'une voix haineuse, - ce n'est pas un accident que ma mort, c'est un crime. Serlon
aime Eulalie, et elle m'a empoisonnée! Je ne vous ai pas cru quand vous m'avez dit que cette fille était

trop belle pour une femme de chambre. J'ai eu tort. Il aime cette scélérate, cette exécrable fille qui m'a

tuée. Il est plus coupable qu'elle, puisqu'il l'aime et qu'il m'a trahie pour elle. Depuis quelques jours, les

regards qu'ils se jetaient des deux côtés de mon lit m'ont bien avertie. Et encore plus le goût horrible de

cette encre avec laquelle ils m'ont empoisonnée!!... Mais j'ai tout bu, j'ai tout pris, malgré cet affreux

goût, parce que j'étais bien aise de mourir! Ne me parlez pas de contre-poison. Je ne veux d'aucun de vos

remèdes. Je veux mourir.

- Alors, pourquoi m'avez-vous fait venir, madame la comtesse?...

- Eh bien! voici pourquoi, reprit-elle haletante... - C'est pour vous dire qu'ils m'ont empoisonnée, et pour
que vous me donniez votre parole d'honneur de le cacher. Tout ceci va faire un éclat terrible. Il ne le faut

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