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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

Et en en buvant, comme il en buvait! car, dandy en tout, il l'était dans sa manière de boire comme dans
tout le reste... il buvait comme un Polonais. Il s'était fait faire un splendide verre en cristal de Bohême,

qui jaugeait, Dieu me damne! une bouteille de bordeaux tout entière, et il le buvait d'une haleine! Il

ajoutait même, après avoir bu, qu'il faisait tout dans ces proportions-là, et c'était vrai! Mais dans un

temps où la force, sous toutes les formes, s'en va diminuant, on trouvera peut-être qu'il n'y a pas de quoi

être fat. Il l'était à la façon de Bassompierre, et il portait le vin comme lui. Je l'ai vu sabler douze coups

de son verre de Bohême, et il n'y paraissait même pas! Je l'ai vu souvent encore, dans ces repas que les

gens décents traitent «d'orgies», et jamais il ne dépassait, après les plus brûlantes lampées, cette nuance

de griserie qu'il appelait, avec une grâce légèrement soldatesque, «être un peu pompette», en faisant le

geste militaire de mettre un pompon à son bonnet. Moi, qui voudrais vous faire bien comprendre le genre

d'homme qu'il était, dans l'intérêt de l'histoire qui va suivre, pourquoi ne vous dirai-je pas que je lui ai

connu sept maîtresses, en pied, à la fois, à ce bon braguard du XIXe siècle; comme l'aurait appelé le

XVIe en sa langue pittoresque. Il les intitulait poétiquement «les sept cordes de sa lyre», et, certes, je

n'approuve pas cette manière musicale et légère de parler de sa propre immoralité! Mais, que

voulez-vous? Si le capitaine vicomte de Brassard n'avait pas été tout ce que je viens d'avoir l'honneur de

vous dire, mon histoire serait moins piquante, et probablement n'eussé-je pas pensé à vous la conter.

Il est certain que je ne m'attendais guère à le trouver là, quand je montai dans la diligence de *** à la
patte d'oie du château de Rueil. Il y avait longtemps que nous ne nous étions vus, et j'eus du plaisir à

rencontrer; avec la perspective de passer quelques heures ensemble, un homme qui était encore de nos

jours, et qui différait déjà tant des hommes de nos jours. Le vicomte de Brassard, qui aurait pu entrer

dans l'armure, de François Ier et s'y mouvoir avec autant d'aisance que dans son svelte frac bleu d'officier

de la Garde royale, ne ressemblait, ni par la tournure, ni par les proportions, aux plus vantés dés jeunes

gens d'à présent. Ce soleil couchant d'une élégance grandiose et si longtemps radieuse, aurait fait paraître

bien maigrelets et bien pâlots tous ces petits croissants de la mode, qui se lèvent maintenant à l'horizon!

Beau de la beauté de l'empereur Nicolas, qu'il rappelait par le torse, mais moins idéal de visage et moins

grec de profil, il portait une courte barbe, restée noire, ainsi que ses cheveux, par un mystère

d'organisation ou de toilette... impénétrable, et cette barbe envahissait très haut ses joues, d'un coloris

animé et mâle. Sous un front de la plus haute noblesse, - un front bombé, sans aucune ride, blanc comme

le bras d'une femme, - et que le bonnet à poil du grenadier, qui fait tomber les cheveux, comme le casque,

en le dégarnissant un peu au sommet, avait rendu plus vaste et plus fier, le vicomte de Brassard cachait

presque, tant ils étaient enfoncés sous l'arcade sourcilière, deux yeux étincelants, d'un bleu très sombre,

mais très brillants dans leur enfoncement et y piquant comme deux saphirs taillés en pointe! Ces yeux-là

ne se donnaient pas la peine de scruter, et ils pénétraient. Nous nous prîmes la main, et nous causâmes.

Le capitaine de Brassard parlait lentement, d'une voix vibrante qu'on sentait capable de remplir un

Champ-de-Mars de son commandement. Elevé dès son enfance, comme je vous l'ai dit, en Angleterre, il

pensait peut-être en anglais; mais cette lenteur, sans embarras du reste, donnait un tour très particulier à

ce qu'il disait, et même à sa plaisanterie, car le capitaine aimait la plaisanterie, et il l'aimait même un peu

risquée. Il avait ce qu'on appelle le propos vif. Le capitaine de Brassard allait toujours trop loin, disait la

comtesse de F..., cette jolie veuve, qui ne porte plus que trois couleurs depuis son veuvage: du noir, du

violet et du blanc. Il fallait qu'il fût trouvé de très bonne compagnie pour ne pas être souvent trouvé de la

mauvaise. Mais quand on en est réellement, vous savez bien qu'on se passe tout, au faubourg

Saint-Germain!

Un des avantages de la causerie en voiture, c'est qu'elle peut cesser quand on n'a plus rien à se dire, et
cela sans embarras pour personne. Dans un salon, on n'a point cette liberté. La politesse vous fait un

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