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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

caresses et cette intimité qui me révélaient tout, j'en tirais, en médecin, les conséquences. Mais leur
ardeur devait tromper mes prévisions. Vous savez comme moi que les êtres qui s'aiment trop (le cynique

docteur dit un autre mot) ne font pas d'enfants. Le lendemain matin, j'allai à Savigny. Je trouvai

Hauteclaire redevenue Eulalie, assise dans l'embrasure d'une des fenêtres du long corridor qui aboutissait

à la chambre de sa maîtresse, une masse de linge et de chiffons sur une chaise devant elle, occupée à

coudre et à tailler là-dedans, elle, la tireuse d'épée de la nuit! S'en douterait-on? pensai-je, en l'apercevant

avec son tablier blanc et ces formes que j'avais vues, comme si elles avaient été nues, dans le cadre

éclairé du balcon, noyées alors dans les plis d'une jupe qui ne pouvait pas les engloutir... Je passai, mais

sans lui parler, car je ne lui parlais que le moins possible, ne voulant pas avoir avec elle l'air de savoir ce

que je savais et ce qui aurait peut-être filtré à travers ma voix ou mon regard. Je me sentais bien moins

comédien qu'elle, et je me craignais... D'ordinaire, lorsque je passais le long de ce corridor où elle

travaillait toujours, quand elle n'était pas de service auprès de la comtesse, elle m'entendait si bien venir,

elle était si sûre que c'était moi, qu'elle ne relevait jamais la tête. Elle restait inclinée sous son casque de

batiste empesée, ou sous cette autre coiffe normande qu'elle portait aussi à certains jours, et qui

ressemble au hennin d'Isabeau de Bavière, les yeux sur son travail et les joues voilées par ces longs

tire-bouchons d'un noir bleu qui pendaient sur leur ovale pâle, n'offrant à ma vue que la courbe d'une

nuque estompée par d'épais frisons, qui s'y tordaient comme les désirs qu'ils faisaient naître. Chez

Hauteclaire, c'est surtout l'animal qui est superbe. Nulle femme plus qu'elle n'eut peut-être ce genre de

beauté-là... Les hommes, qui, entre eux, se disent tout, l'avaient bien souvent remarquée. A V..., quand

elle y donnait des leçons d'armes, les hommes l'appelaient entre eux: Mademoiselle Esaü... Le Diable

apprend aux femmes ce qu'elles sont, ou plutôt elles l'apprendraient au Diable, s'il pouvait l'ignorer...

Hauteclaire, si peu coquette pourtant, avait en écoutant, quand on lui parlait, des façons de prendre et

d'enrouler autour de ses doigts les longs cheveux frisés et tassés à cette place du cou, ces rebelles au

peigne qui avait lissé le chignon, et dont un seul suffit pour troubler l'âme, nous dit la Bible. Elle savait

bien les idées que ce jeu faisait naître! Mais à présent, depuis qu'elle était femme de chambre, je ne

l'avais pas vue, une seule fois, se permettre ce geste de la puissance jouant avec la flamme, même en

regardant Savigny.

Mon cher, ma parenthèse est longue; mais tout ce qui vous fera bien connaître ce qu'était Hauteclaire
Stassin importe à mon histoire... Ce jour-là, elle fut bien obligée de se déranger et de venir me montrer

son visage, car la comtesse la sonna et lui commanda de me donner de l'encre et du papier dont j'avais

besoin pour une ordonnance, et elle vint. Elle vint, le dé d'acier au doigt, qu'elle ne prit pas le temps

d'ôter, ayant piqué l'aiguille enfilée sur sa provocante poitrine, où elle en avait piqué une masse d'autres

pressées les unes contre les autres et l'embellissant de leur acier. Même l'acier des aiguilles allait bien à

cette diablesse de fille, faite pour l'acier, et qui, au Moyen Age, aurait porté la cuirasse. Elle se tint

debout devant moi pendant que j'écrivais, m'offrant l'écritoire avec ce noble et moelleux mouvement dans

les avant-bras que l'habitude de faire des armes lui avait donné plus qu'à personne. Quand j'eus fini, je

levai les yeux et je la regardai, pour ne rien affecter, et je lui trouvai le visage fatigué de sa nuit. Savigny,

qui n'était pas là quand j'étais arrivé, entra tout à coup. Il était bien plus fatigué qu'elle... Il me parla de

l'état de la comtesse, qui ne guérissait pas. Il m'en parla comme un homme impatienté qu'elle ne guérit

pas. Il avait le ton amer, violent, contracté de l'homme impatienté. Il allait et venait en parlant. Je le

regardais froidement, trouvant la chose trop forte pour le coup, et ce ton napoléonien avec moi un peu

inconvenant. "Mais si je guérissais ta femme, - pensai-je insolemment, - tu ne ferais pas des armes et

l'amour toute la nuit avec ta maîtresse." J'aurais pu le rappeler au sentiment de la réalité et de la politesse

qu'il oubliait, lui planter sous le nez, si cela m'avait plu, les sels anglais d'une bonne réponse. Je me

contentai de le regarder. Il devenait plus intéressant pour moi que jamais, car il m'était évident qu'il jouait

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