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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

regardait si sa femme ne le regardait pas. Ma foi! j'étais jeune encore dans ce temps, et le tapage des
molécules dans l'organisation, qu'on appelle la violence des sensations, me semblait la seule chose qui

valût la peine de vivre. Aussi m'imaginais-je qu'il devait y avoir de fameuses jouissances dans ce

concubinage caché avec une fausse servante, sous les yeux affrontés d'une femme qui pouvait tout

deviner. Oui, le concubinage dans la maison conjugale, comme dit ce vieux Prudhomme de Code, c'est à

ce moment-là que je le compris!

Mais excepté les pâleurs et les transes réprimées de Savigny, je ne voyais rien du roman qu'ils faisaient
entre eux, en attendant le drame et la catastrophe... selon moi inévitables. Où en étaient-ils tous les deux?

C'était là le secret de leur roman, que je voulais arracher. Cela me prenait la pensée comme la griffe de

sphinx d'un problème, et cela devint si fort que, de l'observation, je tombai dans l'espionnage, qui n'est

que de l'observation à tout prix. Hé! hé! un goût vif, bientôt nous déprave... Pour savoir ce que j'ignorais,

je me permis bien de petites bassesses, très indignes de moi, et que je jugeais telles, et que je me permis

néanmoins. Ah! l'habitude de la sonde, mon cher! Je la jetais partout. Lorsque, dans mes visites au

château, je mettais mon cheval à l'écurie, je faisais jaser les domestiques sur les maîtres, sans avoir l'air

d'y toucher. Je mouchardais (oh! je ne m'épargne pas le mot) pour le compte de ma propre curiosité. Mais

les domestiques étaient tout aussi trompés que la comtesse. Ils prenaient Hauteclaire de très bonne foi

pour une des leurs, et j'en aurais été pour mes frais de curiosité sans un hasard qui, comme toujours, en fit

plus, en une fois, que toutes mes combinaisons, et m'en apprit plus que tous mes espionnages.

Il y avait plus de deux mois que j'allais voir la comtesse, dont la santé ne s'améliorait pas et présentait de
plus en plus les symptômes de cette débilitation si commune maintenant, et que les médecins de ce temps

énervé ont appelée du nom d'anémie. Savigny et Hauteclaire continuaient de jouer, avec la même

perfection, la très difficile comédie que mon arrivée et ma présence en ce château n'avaient pas

déconcertée. Néanmoins, on eût dit qu'il y avait un peu de fatigue dans les acteurs. Serlon avait maigri, et

j'avais entendu dire à V...: "Quel bon mari que ce M. de Savigny! Il est déjà tout changé de la maladie de

sa femme. Quelle belle chose donc que de s'aimer!" Hauteclaire, à la beauté immobile, avait les yeux

battus, pas battus comme on les a quand ils ont pleuré, car ces yeux-là n'ont peut-être jamais pleuré de

leur vie; mais ils l'étaient comme quand on a beaucoup veillé, et n'en brillaient que plus ardents, du fond

de leur cercle violâtre. Cette maigreur de Savigny, du reste, et ces yeux cernés de Hauteclaire, pouvaient

venir d'autre chose que de la vie compressive qu'ils s'étaient imposée. Ils pouvaient venir de tant de

choses, dans ce milieu souterrainement volcanisé! J'en étais à regarder ces marques trahissantes à leurs

visages, m'interrogeant tout bas et ne sachant trop que me répondre, quand un jour, étant allé faire ma

tournée de médecin dans les alentours, je revins le soir par Savigny. Mon intention était d'entrer au

château, comme à l'ordinaire; mais un accouchement très laborieux d'une femme de la campagne m'avait

retenu fort tard, et, quand je passai par le château, l'heure était beaucoup trop avancée pour que j'y pusse

entrer. Je ne savais pas même l'heure qu'il était. Ma montre de chasse s'était arrêtée. Mais la lune, qui

avait commencé de descendre de l'autre côté de sa courbe dans le ciel, marquait, à ce vaste cadran bleu,

un peu plus de minuit, et touchait presque, de la pointe inférieure de son croissant, de la pointe inférieure

de son croissant, la pointe des hauts sapins de Savigny, derrière lesquels elle allait disparaître...

- ... Êtes-vous allé parfois à Savigny? - fit le docteur, en s'interrompant tout à coup et en se tournant vers
moi. - Oui, - reprit-il, à mon signe de tête. - Eh bien! vous savez qu'on est obligé d'entrer dans ce bois de

sapins et de passer le long des murs du château, qu'il faut doubler comme un cap, pour prendre la route

qui mène directement à V... Tout à coup, dans l'épaisseur de ce bois noir où je ne voyais goutte de

lumière ni n'entendais goutte de bruit, voilà qu'il m'en arriva un à l'oreille que je pris pour celui d'un

battoir, - le battoir de quelque pauvre femme, occupée le jour aux champs, et qui profitait du clair de lune

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