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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

- Et ce sera, peut-être, un homme comme il faut et de votre monde qui s'en amourachera, madame la
comtesse! Elle est assez belle pour tourner la tête à un duc.

Je prenais la mesure de mes paroles tout en les prononçant. C'était là un coup de sonde; mais si je ne
rencontrais rien, je ne pouvais pas en donner un de plus.

- Il n'y a pas de duc à V..., - répondit la comtesse, dont le front resta aussi poli que la glace qu'elle tenait à
la main. Et, d'ailleurs, toutes ces filles-là, docteur, ajouta-t-elle en lissant un de ses sourcils, quand elles

veulent partir, ce n'est pas l'affection que vous avez pour elles qui les en empêche. Eulalie a le service

charmant, mais elle abuserait comme les autres de l'affection que l'on aurait pour elle, et je me garde bien

de m'y attacher.

Et il ne fut plus question d'Eulalie ce jour-là. La comtesse était absolument abusée. Qui ne l'aurait été, du
reste? Moi-même, - qui de prime-abord l'avais reconnue, cette Hauteclaire vue tant de fois, à une simple

longueur d'épée, dans la salle d'armes de son père, - il y avait des moments où j'étais tenté de croire à

Eulalie. Savigny avait beaucoup moins qu'elle, lui qui aurait dû l'avoir davantage, la liberté, l'aisance, le

naturel dans le mensonge; mais elle! ah! elle s'y mouvait et elle y vivait comme le plus flexible des

poissons vit et se meut dans l'eau. Il fallait, certes, qu'elle l'aimât, et l'aimât étrangement, pour faire ce

qu'elle faisait, pour avoir tout planté là d'une existence exceptionnelle, qui pouvait flatter sa vanité en

fixant sur elle les regards d'une petite ville, - pour elle l'univers, - -où plus tard elle pouvait trouver, parmi

les jeunes gens, ses admirateurs et ses adorateurs, quelqu'un qui l'épouserait par amour et la ferait entrer

dans cette société plus élevée, dont elle ne connaissait que les hommes, Lui, l'aimant, jouait certainement

moins gros jeu qu'elle. Il avait, en dévoûment, la position inférieure. Sa fierté d'homme devait souffrir de

ne pouvoir épargner à sa maîtresse l'indignité d'une situation humiliante. Il y avait même, dans tout cela,

une inconséquence avec le caractère impétueux qu'on attribuait à Savigny. S'il aimait Hauteclaire au

point de lui sacrifier sa jeune femme, il aurait pu l'enlever et aller vivre avec elle en Italie, - cela se faisait

déjà très bien en ce temps-là! - sans passer par les abominations d'un concubinage honteux et caché.

Etait-ce donc lui qui aimait le moins?... Se laissait-il plutôt aimer par Hauteclaire, plus aimer par elle

qu'il ne l'aimait?... Etait-ce elle qui, d'elle-même, était venue le forcer jusque dans les gardes du domicile

conjugal? Et lui, trouvant la chose audacieuse et piquante, laissait-il faire cette Putiphar d'une espèce

nouvelle, qui, à toute heure, lui avivait la tentation?... Ce que je voyais ne me renseignait pas beaucoup

sur Savigny et Hauteclaire... Complices - ils l'étaient bien, parbleu! - dans un adultère quelconque; mais

les sentiments qu'il y avait au fond de cet adultère, quels étaient-ils?... Quelle était la situation respective

de ces deux êtres l'un vis-à-vis de l'autre?... Cette inconnue de mon algèbre, je tenais à la dégager.

Savigny était irréprochable pour sa femme; mais lorsque Hauteclaire-Eulalie était là, il avait, pour moi

qui l'ajustais du coin de l'oeil, des précautions qui attestaient un esprit bien peu tranquille. Quand, dans le

tous-les-jours de la vie, il demandait un livre, un journal, un objet quelconque à la femme de chambre de

sa femme, il avait des manières de prendre cet objet qui eussent tout révélé à une autre femme que cette

petite pensionnaire, élevée aux Bénédictines, et qu'il avait épousée... On voyait que sa main avait peur de

rencontrer celle de Hauteclaire, comme si, la touchant par hasard, il lui eût été impossible de ne pas la

prendre. Hauteclaire n'avait point de ces embarras; de ces précautions épouvantées... Tentatrice comme

elles le sont toutes, qui tenteraient Dieu dans son ciel, s'il y en avait un, et le Diable dans son enfer, elle

semblait vouloir agacer, tout ensemble, et le désir et le danger. Je la vis une ou deux fois, - le jour où ma

visite tombait pendant le dîner, que Savigny faisait pieusement auprès du lit de sa femme. C'était elle qui

servait, les autres domestiques n'entrant point dans l'appartement de la comtesse. Pour mettre les plats sur

la table, il fallait se pencher un peu par-dessus l'épaule de Savigny, et je la surpris qui, en les y mettant,

frottait des pointes de son corsage la nuque et les oreilles du comte, qui devenait tout pâle... et qui

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