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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

enlevée... Nulle réponse à cela. C'était à rendre folle une petite ville de fureur, et, positivement, V... le
devint. Que de motifs pour être en colère! D'abord, ce qu'on ne savait pas, on le perdait. Puis, on perdait

l'esprit sur le compte d'une jeune fille qu'on croyait connaître et qu'on ne connaissait pas, puisqu'on l'avait

jugée incapable de disparaître comme ça... Puis, encore, on perdait une jeune fille qu'on avait cru voir

vieillir ou se marier, comme les autres jeunes filles de la ville - internées dans cette case d'échiquier d'une

ville de province, comme des chevaux dans l'entrepont d'un bâtiment. Enfin, on perdait, en perdant Mlle

Stassin, qui n'était plus alors que cette Stassin, une salle d'armes célèbre à la ronde, qui était la

distinction, l'ornement et l'honneur de la ville, sa cocarde sur l'oreille, son drapeau au clocher. Ah! c'était

dur, que toutes ces pertes! Et que de raisons, en une seule, pour faire passer sur la mémoire de cette

irréprochable Hauteclaire, le torrent plus ou moins fangeux de toutes les suppositions! Aussi y passèrent-

elles... Excepté quelques vieux hobereaux à l'esprit grand seigneur, qui, comme son parrain, le comte

d'Avice, l'avaient vue enfant, et qui, d'ailleurs, ne s'émeuvant pas de grand'chose, regardaient comme tout

simple qu'elle eût trouvé une chaussure meilleure à son pied que cette sandale de maître d'armes qu'elle y

avait mise, Hauteclaire Stassin, en disparaissant, n'eut personne pour elle. Elle avait, en s'en allant,

offensé l'amour-propre de tous; et même ce furent les jeunes gens qui lui gardèrent le plus rancune et

s'acharnèrent le plus contre elle, parce qu'elle n'avait disparu avec aucun d'eux.

Et ce fut longtemps leur grand grief et leur grande anxiété. Avec qui était-elle partie?... Plusieurs de ces
jeunes gens allaient tous les ans vivre un mois ou deux d'hiver à Paris, et deux ou trois d'entre eux

prétendirent l'y avoir vue et reconnue, - au spectacle, - ou, aux Champs-Elysées, à cheval, - accompagnée

ou seule, - mais ils n'en étaient pas bien sûrs. Ils ne pouvaient l'affirmer. C'était elle, et ce pouvait bien

n'être pas elle; mais la préoccupation y était... Tous, ils ne pouvaient s'empêcher de penser à cette fille,

qu'ils avaient admirée et qui, en disparaissant, avait mis en deuil cette ville d'épée dont elle était la grande

artiste, la diva spéciale, le rayon. Après que le rayon se fut éteint, c'est-à-dire, en d'autres termes, après la

disparition de cette fameuse Hauteclaire, la ville de V... tomba dans la langueur de vie et la pâleur de

toutes les petites villes qui n'ont pas un centre d'activité dans lequel les passions et les goûts convergent...

L'amour des armes s'y affaiblit. Animée naguère par toute cette martiale jeunesse, la ville de V... devint

triste. Les jeunes gens qui, quand ils habitaient leurs châteaux, venaient tous les jours ferrailler,

échangèrent le fleuret pour le fusil. Ils se firent chasseurs et restèrent sur leurs terres ou dans leurs bois,

le comte de Savigny comme tous les autres. Il vint de moins en moins à V..., et si je l'y rencontrai

quelquefois, ce fut dans la famille de sa femme, dont j'étais le médecin. Seulement, ne soupçonnant

d'aucune façon, à cette époque, qu'il pût y avoir quelque chose entre lui et cette Hauteclaire qui avait si

brusquement disparu, je n'avais nulle raison pour lui parler de cette disparition subite, sur laquelle le

silence, fils des langues fatiguées, commençait de s'étendre; - et lui non plus ne me parlait jamais de

Hauteclaire et des temps où nous nous étions rencontrés chez elle, et ne se permettait de faire à ces

temps-là, même de loin, la moindre allusion.»

- Je vous entends venir, avec vos petits sabots de bois, - fis- je au docteur, en me servant d'une expression
du pays dont il me parlait, et qui est le mien. - C'était lui qui l'avait enlevée!

«Eh bien! pas du tout, - dit le docteur; - c'était mieux que cela! Vous ne vous douteriez jamais de ce que
c'était...

Outre qu'en province, surtout, un enlèvement n'est pas chose facile au point de vue du secret, le comte de
Savigny, depuis son mariage, n'avait pas bougé de son château de Savigny.

Il y vivait, au su de tout le monde, dans l'intimité d'un mariage qui ressemblait à une lune de miel

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