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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

quand ils se battent bravement entre eux; mais les décorations dont je suis le grand-maître (il était fort
riche de sa fortune personnelle), ce sont des gants, des buffleteries de rechange, et tout ce qui peut les

pomponner, sans que l'ordonnance s'y oppose.» Aussi, la compagnie qu'il commandait effaçait-elle, par

la beauté de la tenue, toutes les autres compagnies de grenadiers des régiments de la Garde, si brillante

déjà. C'est ainsi qu'il exaltait à outrance la personnalité du soldat, toujours prête, en France, à la fatuité et

à la coquetterie, ces deux provocations permanentes, l'une par le ton qu'elle prend, l'autre par l'envie

qu'elle excite. On comprendra, après cela, que les autres compagnies de son régiment fussent jalouses de

la sienne. On se serait battu pour entrer dans celle-là, et battu encore pour n'en pas sortir.

Telle avait été, sous la Restauration, la position tout exceptionnelle du, capitaine vicomte de Brassard. Et
comme il n'y avait pas alors, tous les matins, comme sous l'Empire, la ressource de l'héroïsme en action

qui fait tout pardonner, personne n'aurait certainement pu prévoir ou deviner combien de temps aurait

duré cette martingale d'insubordination qui étonnait ses camarades, et qu'il jouait contre ses chefs avec la

même audace qu'il aurait joué sa vie s'il fût allé au feu, lorsque la révolution de 1830 leur ôta, s'ils

l'avaient, le souci, et à lui, l'imprudent capitaine, l'humiliation d'une destitution qui le menaçait chaque

jour davantage. Blessé grièvement aux Trois jours, il avait dédaigné de prendre du service sous la

nouvelle dynastie des d'Orléans qu'il méprisait. Quand la révolution de Juillet les fit maîtres d'un pays

qu'ils n'ont pas su garder, elle avait trouvé le capitaine dans son lit, malade d'une blessure qu'il s'était faite

au pied en dansant - comme il aurait chargé - au dernier bal de la duchesse de Berry. - Mais au premier

roulement de tambour, il ne s'en était pas moins levé pour rejoindre sa compagnie, et comme il ne lui

avait pas été possible de mettre des bottes, à cause de sa blessure, il s'en était allé à l'émeute comme il

s'en serait allé au bal, en chaussons vernis et en bas de soie, et c'est ainsi qu'il avait pris la tête de ses

grenadiers sur la place de la Bastille, chargé qu'il était de balayer dans toute sa longueur le boulevard.

Paris, où les barricades n'étaient pas dressées encore, avait un aspect sinistre et redoutable. Il était désert.

Le soleil y tombait d'aplomb, comme une première pluie de feu qu'une autre devait suivre, puisque toutes

ces fenêtres, masquées de leurs persiennes, allaient, tout à l'heure, cracher la mort... Le capitaine de

Brassard rangea ses soldats sur deux lignes, le long et le plus près possible des maisons, de manière que

chaque file de soldats ne fût exposée qu'aux coups de fusil qui lui venaient d'en face, - et lui, plus dandy

que jamais, prit le milieu de chaussée. Ajusté des deux côtés par des milliers de fusils, de pistolets et de

carabines, depuis la Bastille jusqu'à la rue de Richelieu, il n'avait pas été atteint, malgré la largeur d'une

poitrine dont il était peut-être un peu trop fier, car le capitaine de Brassard poitrinait au feu, comme une

belle femme, au bal, qui veut mettre sa gorge en valeur, quand, arrivé devant Frascati, à l'angle de la rue

de Richelieu, et au moment où il commandait à sa troupe de se masser derrière lui pour emporter la

première barricade qu'il trouva dressée sur son chemin, il reçut une balle dans sa magnifique poitrine,

deux fois provocatrice, et par sa largeur, et par les longs brandebourgs d'argent qui y étincelaient d'une

épaule à l'autre, et il eut le bras cassé d'une pierre, - ce qui ne l'empêcha pas d'enlever la barricade et

d'aller jusqu'à la Madeleine, à la tête de ses hommes enthousiasmés. Là, deux femmes en calèche, qui

fuyaient Paris insurgé, voyant un officier de la Garde blessé, couvert de sang et couché sur les blocs de

pierre qui entouraient, à cette époque-là, l'église de la Madeleine à laquelle on travaillait encore, mirent

leur voiture à sa disposition, et il se fit mener par elles au Gros-Caillou, où se trouvait alors le maréchal

de Raguse, à qui il dit militairement: «Maréchal, j'en ai peut-être pour deux heures; mais pendant ces

deux heures-là, mettez-moi partout où vous voudrez!» Seulement il se trompait... Il en avait pour plus de

deux heures. La balle qui l'avait traversé ne le tua pas. C'est plus de quinze ans après que je l'avais connu,

et il prétendait alors, au mépris de la médecine et de son médecin, qui lui avait expressément défendu de

boire tout le temps qu'avait duré la fièvre de sa blessure, qu'il ne s'était sauvé d'une mort certaine qu'en

buvant du vin de Bordeaux.

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