bibliotheq.net - littérature française
 

Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

d'homme à homme, et les blesse; mais si l'étrangeté porte des jupes, ils en raffolent. Une femme qui fait
ce que fait un homme, le ferait-elle beaucoup moins bien, aura toujours sur l'homme, en France, un

avantage marqué. Or, Mlle Hauteclaire Stassin, pour ce qu'elle faisait, le faisait beaucoup mieux. Elle

était devenue beaucoup plus forte que son père. Comme démonstratrice, à la leçon, elle était

incomparable, et comme beauté de jeu, splendide. Elle avait des coups irrésistibles, - de ces coups qui ne

s'apprennent pas plus que le coup d'archet ou le démanché du violon et qu'on ne peut mettre, par

enseignement, dans la main de personne. Je ferraillais un peu dans ce temps, comme tout ce monde dont

j'étais entouré, et j'avoue qu'en ma qualité d'amateur, elle me charmait avec de certaines passes. Elle

avait, entre autres, un dégagé de quarte en tierce qui ressemblait à de la magie. Ce n'était plus là une épée

qui vous frappait, c'était une balle! L'homme le plus rapide à la parade ne fouettait que le vent, même

quand elle l'avait prévenu qu'elle allait dégager, et la botte lui arrivait, inévitable, au défaut de l'épaule et

de la poitrine. On n'avait pas rencontré de fer! J'ai vu des tireurs devenir fous de ce coup, qu'ils appelaient

de l'escamotage, et ils en auraient avalé leur fleuret de fureur! Si elle n'avait pas été femme, on lui aurait

diablement cherché querelle pour ce coup-là. À un homme, il aurait rapporté vingt duels.

Du reste, même à part ce talent phénoménal si peu fait pour une femme, et dont elle vivait noblement,
c'était vraiment un être très intéressant que cette jeune fille pauvre, sans autre ressource que son fleuret,

et qui, par le fait de son état, se trouvait mêlée aux jeunes gens les plus riches de la ville, parmi lesquels il

y en avait de très mauvais sujets et de très fats, sans que sa fleur de bonne renommée en souffrît. Pas plus

à propos de Savigny qu'à propos de personne, la réputation de Mlle Hauteclaire Stassin ne fut effleurée...

"Il parait pourtant que c'est une honnête fille", disaient les femmes comme il faut, - comme elles

l'auraient dit d'une actrice. Et moi-même, puisque j'ai commencé à vous parler de moi, moi-même, qui

me piquais d'observation, j'étais, sur le chapitre de la vertu de Hauteclaire, de la même opinion que toute

la ville. J'allais quelquefois à la salle d'armes, et avant et après le mariage de M. de Savigny, je n'y avais

jamais vu qu'une jeune fille grave, qui faisait sa fonction avec simplicité. Elle était, je dois le dire, très

imposante, et elle avait mis tout le monde sur le pied du respect avec elle, n'étant, elle, ni familière, ni

abandonnée avec qui que ce fût. Sa physionomie, extrêmement fière, et qui n'avait pas alors cette

expression passionnée dont vous venez d'être si frappé, ne trahissait ni chagrin, ni préoccupation, ni rien

enfin de nature à faire prévoir, même de la manière la plus lointaine, la chose étonnante qui, dans

l'atmosphère d'une petite ville, tranquille et routinière, fit l'effet d'un coup de canon et cassa les vitres...

- Mademoiselle Hauteclaire Stassin a disparu!

Elle avait disparu: pourquoi?... comment?... où était-elle allée? On ne savait. Mais, ce qu'il y avait de
certain, c'est qu'elle avait disparu. Ce ne fut d'abord qu'un cri, suivi d'un silence, mais le silence ne dura

pas longtemps. Les langues partirent. Les langues, longtemps retenues, - comme l'eau dans une vanne et

qui, l'écluse levée, se précipite et va faire tourner la roue du moulin avec furie, - se mirent à écumer et à

bavarder sur cette disparition inattendue, subite, incroyable, que rien n'expliquait, car Mlle Hauteclaire

avait disparu sans dire un mot ou laisser un mot à personne. Elle avait disparu, comme on disparaît quand

on veut réellement disparaître, - ce n'étant pas disparaître que de laisser derrière soi une chose

quelconque, grosse comme rien, dont les autres peuvent s'emparer pour expliquer qu'on a disparu. - Elle

avait disparu de la plus radicale manière. Elle avait fait, non pas ce qu'on appelle un trou à la lune, car

elle n'avait pas laissé plus une dette qu'autre chose derrière elle; mais elle avait fait ce qu'on peut très bien

appeler un trou dans le vent. Le vent souffla, et ne la rendit pas. Le moulin des langues, pour tourner à

vide, n'en tourna pas moins, et se mit à moudre cruellement cette réputation qui n'avait jamais donné

barre sur elle. On la reprit alors, on l'éplucha, on la passa au crible, on la carda... Comment, et avec qui,

cette fille si correcte et si fière s'en était-elle allée?... Qui l'avait enlevée? Car, bien sûr, elle avait été

< page précédente | 49 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.