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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

femme, et tué moralement par la Révolution de Juillet, laquelle fit partir les nobles en deuil pour leurs
châteaux et vida sa salle, tracassait vainement ses gouttes qui n'avaient pas peur de ses appels du pied, et

s'en allait au grand trot vers le cimetière. Pour un médecin qui avait le diagnostic, c'était sûr... Cela se

voyait. Je ne lui en promettais pas pour longtemps, quand, un matin, fut amené à sa salle d'armes, - par le

vicomte de Taillebois et le chevalier de Mesnilgrand, - un jeune homme du pays élevé au loin, et qui

revenait habiter le château de son père, mort récemment. C'était le comte Serlon de Savigny, le prétendu

(disait la ville de V... dans son langage de petite ville) de Mlle Delphine de Cantor. Le comte de Savigny

était certainement un des plus brillants et des plus piaffants jeunes gens de cette époque de jeunes gens

qui piaffaient tous, car il y avait (à V... comme ailleurs) de la vraie jeunesse, dans ce vieux monde. À

présent, il n'y en a plus. On lui avait beaucoup parlé de la fameuse Hauteclaire Stassin, et il avait voulu

voir ce miracle. Il la trouva ce qu'elle était, - une admirable jeune fille, piquante et provocante en diable

dans ses chausses de soie tricotées, qui mettaient en relief ses formes de Pallas de Velletri, et dans son

corsage de maroquin noir, qui pinçait, en craquant, sa taille robuste et découplée, - une de ces tailles que

les Circassiennes n'obtiennent qu'en emprisonnant leurs jeunes filles dans une ceinture de cuir, que le

développement seul de leur corps doit briser. Hauteclaire Stassin était sérieuse comme une Clorinde. Il la

regarda donner sa leçon, et il lui demanda de croiser le fer avec elle. Mais il ne fut point le Tancrède de la

situation, le comte de Savigny! Mlle Hauteclaire Stassin plia à plusieurs reprises son épée en faucille sur

le coeur du beau Serlon, et elle ne fut pas touchée une seule fois.

- On ne peut pas vous toucher, Mademoiselle, - lui dit-il, avec beaucoup de grâce. - Serait-ce un
augure?...

L'amour-propre, dans ce jeune homme, était-il, dès ce soir-là, vaincu par l'amour?

C'est à partir de ce soir-là, du reste, que le comte de Savigny vint, tous les jours, prendre une leçon
d'armes à la salle de La Pointe-au-corps. Le château du comte n'était qu'à la distance de quelques lieues.

Il les avait bientôt avalées, soit à cheval, soit en voiture, et personne ne le remarqua dans ce nid bavard

d'une petite ville où l'on épinglait les plus petites choses du bout de la langue, mais où l'amour de

l'escrime expliquait tout. Savigny ne fit de confidences à personne. Il évita même de venir prendre sa

leçon aux mêmes heures que les autres jeunes gens de la ville. C'était un garçon qui ne manquait pas de

profondeur, ce Savigny... Ce qui se passa entre lui et Hauteclaire, s'il se passa quelque chose, aucun, à

cette époque, ne l'a su ou ne s'en douta. Son mariage avec Mlle Delphine de Cantor, arrêté par les parents

des deux familles, il y avait des années, et trop avancé pour ne pas se conclure, s'accomplit trois mois

après le retour du comte de Savigny; et même ce fut là pour lui une occasion de vivre tout un mois à V...,

près de sa fiancée, chez laquelle il passait, en coupe réglée, toutes les journées, mais d'où, le soir, il s'en

allait très régulièrement prendre sa leçon...

Comme tout le monde, Mlle Hauteclaire entendit, à l'église paroissiale de V..., proclamer les bans du
comte de Savigny et de Mlle de Cantor; mais, ni son attitude, ni sa physionomie, ne révélèrent qu'elle prît

à ces déclarations publiques un intérêt quelconque. Il est vrai que nul des assistants ne se mit à l'affût

pour l'observer. Les observateurs n'étaient pas nés encore sur cette question, qui sommeillait, d'une

liaison possible entre Savigny et la belle Hauteclaire. Le mariage célébré, la comtesse alla s'établir à son

château, fort tranquillement, avec son mari, lequel ne renonça pas pour cela à ses habitudes citadines et

vint à la ville tous les jours. Beaucoup de châtelains des environs faisaient comme lui, d'ailleurs. Le

temps s'écoula. Le vieux La Pointe-au-corps mourut. Fermée quelques instants, sa salle se rouvrit. Mlle

Hauteclaire Stassin annonça qu'elle continuerait les leçons de son père; et, loin d'avoir moins d'élèves par

le fait de cette mort, elle en eut davantage. Les hommes sont tous les mêmes. L'étrangeté leur déplaît,

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