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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

le comte d'Avice et qu'il y aura toujours, malgré les libéraux et leurs piailleries, des accointances
indestructibles entre la noblesse et le clergé; comme d'un autre côté, on voit dans le calendrier romain

une sainte nommée Claire, le nom de l'épée d'Olivier passa à l'enfant, sans que la ville de V... s'en émût

beaucoup. Un tel nom semblait annoncer une destinée L'ancien prévôt, qui aimait son métier presque

autant que sa fille, résolut de lui apprendre et de lui laisser son talent pour dot. Triste dot! maigre pitance!

avec les moeurs modernes, que le pauvre diable de maître d'armes ne prévoyait pas! Dès que l'enfant put

donc se tenir debout, il commença de la plier aux exercices de l'escrime; et comme c'était un marmot

solide que cette fillette, avec des attaches et des articulations d'acier fin, il la développa d'une si étrange

manière, qu'à dix ans, elle semblait en avoir déjà quinze, et qu'elle faisait admirablement sa partie avec

son père et les plus forts tireurs de la ville de V... On ne parlait partout que de la petite Hauteclaire

Stassin, qui, plus tard, devait devenir Mademoiselle Hauteclaire Stassin. C'était surtout, comme vous

vous en doutez, de la part des jeunes demoiselles de la ville, dans la société de laquelle, tout bien qu'il fût

avec les pères, la fille de Stassin, dit La Pointe-au- corps, ne pouvait décemment aller, une incroyable, ou

plutôt une très croyable curiosité, mêlée de dépit et d'envie. Leurs pères et leurs frères en parlaient avec

étonnement et admiration devant elles, et elles auraient voulu voir de près cette Saint-Georges femelle,

dont la beauté, disaient-ils, égalait le talent d'escrime. Elles ne la voyaient que de loin et à distance.

J'arrivais alors à V..., et j'ai été souvent le témoin de ces curiosités ardentes. La Pointe-au-corps, qui

avait, sous l'Empire, servi dans les hussards, et qui, avec sa salle d'armes, gagnait gros d'argent, s'était

permis d'acheter un cheval pour donner des leçons d'équitation à sa fille; et comme il dressait aussi à

l'année de jeunes chevaux pour les habitués de sa salle, il se promenait souvent à cheval, avec

Hauteclaire, dans les routes qui rayonnent de la ville et qui l'environnent. Je les y ai rencontrés maintes

fois, en revenant de mes visites de médecin, et c'est dans ces rencontres que je pus surtout juger de

l'intérêt, prodigieusement enflammé, que cette grande jeune fille, si hâtivement développée, excitait dans

les autres jeunes filles du pays. J'étais toujours, par voies et chemins en ce temps-là, et je m'y croisais

fréquemment avec les voitures de leurs parents, allant en visite, avec elles, à tous les châteaux d'alentour.

Eh bien, vous ne pourrez jamais vous figurer avec quelle avidité, et même avec quelle imprudence, je les

voyais se pencher et se précipiter aux portières dès que Mlle Hauteclaire Stassin apparaissait, trottant ou

galopant dans la perspective d'une route, brodequin à botte avec son père. Seulement, c'était à peu près

inutile; le lendemain, c'étaient presque toujours des déceptions et des regrets qu'elles m'exprimaient dans

mes visites du matin à leurs mères, car elles n'avaient jamais bien vu que la tournure de cette fille, faite

pour l'amazone, et qui la portait comme vous - qui venez de la voir - pouvez le supposer, mais dont le

visage était toujours plus ou moins caché dans un voile gros bleu trop épais. Mlle Hauteclaire Stassin

n'était guère connue que des hommes de la ville de V... Toute la journée le fleuret à la main, et la figure

sous les mailles de son masque d'armes qu'elle n'ôtait pas beaucoup pour eux, elle ne sortait guère de la

salle de son père, qui commençait à s'enrudir et qu'elle remplaçait souvent pour la leçon. Elle se montrait

très rarement dans la rue, - et les femmes comme il faut ne pouvaient la voir que là, ou encore le

dimanche à la messe; mais, le dimanche à la messe, comme dans la rue, elle était presque aussi masquée

que dans la salle de son père, la dentelle de son voile noir étant encore plus sombre et plus serrée que les

mailles de son masque de fer. Y avait-il de l'affectation dans cette manière de se montrer ou de se cacher,

qui excitait les imaginations curieuses?... Cela était bien possible; mais qui le savait? qui pouvait le dire?

Et cette jeune fille, qui continuait le masque par le voile, n'était-elle pas encore plus impénétrable de

caractère que de visage, comme la suite ne l'a que trop prouvé?

Il est bien entendu, mon très cher, que je suis obligé de passer rapidement sur tous les détails de cette
époque, pour arriver plus vite au moment où réellement cette histoire commence. Mlle Hauteclaire avait

environ dix-sept ans. L'ancien beau, La Pointe- au-corps, devenu tout à fait un bonhomme, veuf de sa

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