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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

événements et qui empêche d'en voir rien, d'en soupçonner rien au bout d'un certain temps, même la
place. C'était dans les premières années qui suivirent la Restauration. Un régiment de la Garde passa par

la ville de V...; et, ayant été obligés d'y rester deux jours pour je ne sais quelle raison militaire, les

officiers de ce régiment s'avisèrent de donner un assaut d'armes, en l'honneur de la ville. La ville, en

effet, avait bien tout ce qu'il fallait pour que ces officiers de la Garde lui fissent honneur et fête. Elle était,

comme on disait alors, - plus royaliste que le Roi. - Proportion gardée avec sa dimension (ce n'est guère

qu'une ville de cinq à six mille âmes), elle foisonnait de noblesse. Plus de trente jeunes gens de ses

meilleures familles servaient alors, soit aux Gardes-du-Corps, soit à ceux de Monsieur, et les officiers du

régiment en passage à V... les connaissaient presque tous. Mais, la principale raison qui décida de cette

martiale fête d'un assaut, fut la réputation d'une ville qui s'était appelée "la bretteuse" et qui était encore,

dans ce moment-là, la ville la plus bretteuse de France. La Révolution de 1789 avait eu beau enlever aux

nobles le droit de porter l'épée, à V... ils prouvaient que s'ils ne la portaient plus, ils pouvaient toujours

s'en servir. L'assaut donné par les officiers fut très brillant. On y vit accourir toutes les fortes lames du

pays, et même tous les amateurs, plus jeunes d'une génération, qui n'avaient pas cultivé, comme on le

cultivait autrefois, un art aussi compliqué et aussi difficile que l'escrime; et tous montrèrent un tel

enthousiasme pour ce maniement de l'épée, la gloire de nos pères, qu'un ancien prévôt du régiment, qui

avait fait trois ou quatre fois son temps et dont le bras était couvert de chevrons, s'imagina que ce serait

une bonne place pour y finir ses jours qu'une salle d'armes qu'on ouvrirait à V...; et le colonel, à qui il

communiqua et qui approuva son dessein, lui délivra son congé et l'y laissa. Ce prévôt, qui s'appelait

Stassin en son nom de famille, et La Pointe-au-corps en son surnom de guerre, avait eu là tout

simplement une idée de génie. Depuis longtemps, il n'y avait plus à V... de salle d'armes correctement

tenue; et c'était même une de ces choses dont on ne parlait qu'avec mélancolie entre ces nobles, obligés

de donner eux-mêmes des leçons à leurs fils ou de les leur faire donner par quelque compagnon revenu

du service, qui savait à peine ou qui savait mal ce qu'il enseignait. Les habitants de V... se piquaient

d'être difficiles. Ils avaient, réellement le feu sacré. Il ne leur suffisait pas de tuer leur homme; ils

voulaient le tuer savamment et artistement, par principes. Il fallait, avant tout, pour eux, qu'un homme,

comme ils disaient, fût beau sous les armes, et ils n'avaient qu'un profond mépris pour ces robustes

maladroits, qui peuvent être très dangereux sur le terrain, mais qui ne sont pas au strict et vrai mot, ce

qu'on appelle "des tireurs". La Pointe-au-corps, qui avait été un très bel homme dans sa jeunesse; et qui

l'était encore, - qui, au camp de Hollande, et bien jeune alors, avait battu à plate couture tous les autres

prévôts et remporté un prix de deux fleurets et de deux masques montés en argent, - était, lui, justement

un de ces tireurs comme les écoles n'en peuvent produire, si la nature ne leur a préparé d'exceptionnelles

organisations. Naturellement, il fut l'admiration de V..., et bientôt mieux. Rien n'égalise comme l'épée.

Sous l'ancienne monarchie, les rois anoblissaient les hommes qui leur apprenaient à la tenir. Louis XV, si

je m'en souviens bien, n'avait-il pas donné à Danet, son maître, qui nous a laissé un livre sur l'escrime,

quatre de ses fleurs de lys, entre deux épées croisées, pour mettre dans son écusson?... Ces

gentilshommes de province, qui sentaient encore à plein nez leur monarchie, furent en peu de temps de

pair à compagnon avec le vieux prévôt, comme s'il eût été l'un des leurs.

«Jusque-là, c'était bien, et il n'y avait qu'à féliciter Stassin, dit La Pointe-au-corps, de sa bonne fortune;
mais, malheureusement, ce vieux prévôt n'avait pas qu'un coeur de maroquin rouge sur le plastron

capitonné de peau blanche dont il couvrait sa poitrine, quand il donnait magistralement sa leçon... Il se

trouva qu'il en avait un autre par dessous, lequel se mit à faire des siennes dans cette ville de V..., où il

était venu chercher le havre de grâce de sa vie. Il parait que le coeur d'un soldat est toujours fait avec de

la poudre. Or, quand le temps a séché la poudre, elle n'en prend que mieux. À V..., les femmes sont si

généralement jolies, que l'étincelle était partout pour la poudre séchée de mon vieux prévôt. Aussi, son

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