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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

qu'on paraît avoir, le vicomte de Brassard pouvait passer pour «un beau» tout court. Du moins, à cette
époque, la marquise de V..., qui se connaissait en jeunes gens et qui en aurait tondu une douzaine,

comme Dalila tondit Samson, portait avec assez de faste, sur un fond bleu, dans un bracelet très large, en

damier, or et noir, un bout de moustache du vicomte que le diable avait encore plus roussie que le

temps... Seulement, vieux ou non, ne mettez sous cette expression de «beau», que le monde a faite, rien

du frivole; du mince et de l'exigu qu'il y met, car vous n'auriez pas la notion juste de mon vicomte de

Brassard, chez qui, esprit, manières, physionomie, tout était large, étoffé, opulent, plein de lenteur

patricienne, comme il convenait au plus magnifique dandy que j'aie connu, moi qui, ai vu Brummel

devenir fou, et d'Orsay mourir!

C'était, en effet, un dandy que le vicomte de Brassard. S'il l'eût été moins, il serait devenu certainement
maréchal de France. Il avait été dès sa jeunesse un des plus brillants officiers de la fin du premier

Empire. J'ai ouï dire, bien des fois, à ses camarades de régiment, qu'il se distinguait par une bravoure à la

Murat, compliquée de Marmont. Avec cela, - et avec une tête très carrée et très froide, quand le tambour

ne battait pas, - il aurait pu, en très peu de temps, s'élancer aux premiers rangs de la hiérarchie militaire,

mais le dandysme!... Si vous combinez le dandysme avec les qualités qui font l'officier: le sentiment de la

discipline, la régularité dans le service, etc., etc., vous verrez ce qui restera de l'officier dans la

combinaison et s'il ne saute pas comme une poudrière! Pour qu'à vingt instants de sa vie l'officier de

Brassard n'eût pas sauté, c'est que, comme tous les dandys, il était heureux. Mazarin l'aurait employé, -

ses nièces aussi, mais pour une autre raison: il était superbe.

Il avait eu cette beauté nécessaire au soldat plus qu'à personne, car il n'y a pas de jeunesse sans la beauté,
et l'armée, c'est la jeunesse de la France! Cette beauté, du reste, qui ne séduit pas que les femmes, mais

les circonstances elles-mêmes, - ces coquines, - n'avait pas été la seule protection qui se fût étendue sur la

tête du capitaine de Brassard. Il était, je crois, de race normande, de la race de Guillaume le Conquérant,

et il avait, dit-on, beaucoup conquis... Après l'abdication de l'Empereur, il était naturellement passé aux

Bourbons, et, pendant les Cent-Jours, surnaturellement leur était demeuré fidèle. Aussi, quand les

Bourbons furent revenus, la seconde fois, le vicomte fut-il armé chevalier de Saint-Louis de la propre

main de Charles X (alors MONSIEUR). Pendant tout le temps de la Restauration, le beau de Brassard ne

montait pas une seule fois la garde aux Tuileries, que la duchesse d'Angoulême ne lui adressât, en

passant, quelques mots gracieux. Elle, chez qui le malheur avait tué la grâce, savait en retrouver pour lui.

Le ministre, voyant cette faveur, aurait tout fait pour l'avancement de l'homme que Madame distinguait

ainsi; mais, avec la meilleure volonté du monde, que faire pour cet enragé dandy qui - un jour de revue -

avait mis l'épée à la main, sur le front de bandière de son régiment, contre son inspecteur général, pour

une observation de service?... C'était assez que de lui sauver le conseil de guerre. Ce mépris insouciant de

la discipline, le vicomte de Brassard l'avait porté partout. Excepté en campagne, où l'officier se retrouvait

tout entier, il ne s'était jamais astreint aux obligations militaires. Maintes fois, on l'avait vu, par exemple,

au risque de se faire mettre à des arrêts infiniment prolongés, quitter furtivement sa garnison pour aller

s'amuser dans une ville voisine et n'y revenir que les jours de parade ou de revue, averti par quelque

soldat qui l'aimait, car si ses chefs ne se souciaient pas d'avoir sous leurs ordres un homme dont la nature

répugnait à toute espèce de discipline et de routine, ses soldats, en revanche, l'adoraient. Il était excellent

pour eux. Il n'en exigeait rien que d'être très braves, très pointilleux et très coquets, réalisant enfin le type

de l'ancien soldat français, dont la Permission de dix heures et trois à quatre vieilles chansons, qui sont

des chefs-d'oeuvre, nous ont conservé une si exacte et si charmante image. Il les poussait peut-être un

peu trop au duel, mais il prétendait que c'était là le meilleur moyen qu'il connût de développer en eux

l'esprit militaire. «Je ne suis pas un gouvernement, disait-il, et je n'ai point de décorations à leur donner

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