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Jules Barbey d'Aurevilly - Les Diaboliques

filles dont nous avons aimé les mères. Question profonde! que je me suis souvent faite quand je
surprenais le regard d'espion, noir et menaçant, embusqué sur moi, du fond des grands yeux sombres de

cette fillette. Cette enfant, d'une réserve farouche, qui le plus souvent quittait le salon quand je venais et

qui se mettait le plus loin possible de moi quand elle était obligée d'y rester, avait pour ma personne une

horreur presque convulsive... qu'elle cherchait à cacher en elle, mais qui, plus forte qu'elle, la trahissait...

Cela se révélait dans d'imperceptibles détails, mais dont pas un ne m'échappait. La marquise, qui n'était

pourtant pas une observatrice, me disait sans cesse: "Il faut prendre garde, mon ami. Je crois ma fille

jalouse de vous..."

«J'y prenais garde beaucoup plus qu'elle.

Cette petite aurait été le diable en personne, je l'aurais bien défiée de lire dans mon jeu... Mais le jeu de
sa mère était transparent. Tout se voyait dans le miroir pourpre de ce visage, si souvent troublé! À

l'espèce de haine de la fille, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'elle avait surpris le secret de sa mère

à quelque émotion exprimée, dans quelque regard trop noyé, involontairement, de tendresse. C'était, si

vous voulez le savoir, une enfant chétive, parfaitement indigne du moule splendide d'où elle était sortie,

laide, même de l'aveu de sa mère, qui ne l'en aimait que davantage; une petite topaze brûlée... que vous

dirai- je? une espèce de maquette en bronze, mais avec des yeux noirs... Une magie! Et qui, depuis...»

Il s'arrêta après cet éclair... comme s'il avait voulu l'éteindre et qu'il en eût trop dit... L'intérêt était revenu
général, perceptible, tendu, à toutes les physionomies, et la comtesse avait dit même entre ses belles

dents le mot de l'impatience éclairée: «Enfin!»

V

«Dans les commencements de ma liaison avec sa mère, - reprit le comte de Ravila, - j'avais eu avec cette
petite fille toutes les familiarités caressantes qu'on a avec tous les enfants... Je lui apportais des sacs de

dragées. Je l'appelais "petite masque", et très souvent, en causant avec sa mère, je m'amusais à lui lisser

son bandeau sur la tempe, - un bandeau de cheveux malades, noirs, avec des reflets d'amadou, - mais "la

petite masque", dont la grande bouche avait un joli sourire pour tout le monde, recueillait, repliait son

sourire pour moi, fronçait âprement ses sourcils, et, à force de se crisper, devenait d'une "petite masque"

un vrai masque ridé de cariatide humiliée, qui semblait, quand ma main passait sur son front, porter le

poids d'un entablement sous ma main.

Aussi bien, en voyant cette maussaderie toujours retrouvée à la même place et qui semblait une hostilité,
j'avais fini par laisser là cette sensitive, couleur de souci, qui se rétractait si violemment au contact de la

moindre caresse... et je ne lui parlais même plus! «Elle sent bien que vous la volez, - me disait la

marquise. - Son instinct lui dit que vous lui prenez une portion de l'amour de sa mère.» Et quelquefois,

elle ajoutait dans sa droiture: «C'est ma conscience que cette enfant, et mon remords, sa jalousie.»

Un jour, ayant voulu l'interroger sur cet éloignement profond qu'elle avait pour moi, la marquise n'en
avait obtenu que ces réponses brisées, têtues, stupides, qu'il faut tirer, avec un tire-bouchon

d'interrogations répétées, de tous les enfants qui ne veulent rien dire... «Je n'ai rien... je ne sais pas», et

voyant la dureté de ce petit bronze, elle avait cessé de lui faire des questions, et, de lassitude, elle s'était

détournée...

J'ai oublié de vous dire que cette enfant bizarre était très dévote, d'une dévotion sombre, espagnole,
moyen âge, superstitieuse. Elle tordait autour de son maigre corps toutes sortes de scapulaires et se

plaquait sur sa poitrine, unie comme le dos de la main, et autour de son cou bistré, des tas de croix, de

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